« Cold cases » : « Il y a parfois une forme de paresse, un manque de conviction, chez les juges d’instruction »

Même s’il n’en porte pas l’étiquette, Jacques Dallest est un criminologue hors pair. Un vrai de vrai. Pas de ceux que l’on voit sur les plateaux télé, qui n’ont jamais mené aucune enquête, ni vu aucun cadavre et ont un avis sur tout. Ce magistrat honoraire, qui est à la retraite depuis le 1er juillet dernier, a notamment exercé comme juge d’instruction à Rodez puis à Lyon, avocat général près de la cour d’appel de Bordeaux, procureur de la République à Marseille et procureur général près la cour d’appel de Grenoble. Il est devenu un spécialiste de l’histoire des crimes et délits commis en France et peut parler durant des heures de leurs auteurs et des victimes. Il a d’ailleurs consacré au sujet un livre passionnant, Mes homicides, paru en 2015.

Ces dernières années, Jacques Dallest s’est intéressé à la question des crimes non élucidés. Il a en particulier dirigé, entre 2019 et 2021, un groupe de travail chargé de réfléchir à l’amélioration du traitement judiciaire de ces affaires. Son dernier livre, Cold cases, un magistrat enquête*, sort ce jeudi. A cette occasion, il a accordé à 20 Minutes une longue interview.

Pourquoi les homicides vous fascinent-ils autant ?

Ce que le crime de droit commun a d’intéressant, c’est qu’il est intemporel. Le crime conjugal en 2023 n’est pas différent du crime conjugal en 1623. C’est souvent des coups de couteau, le mobile est le même : la colère, la vengeance… Le banditisme évolue dans le temps, et le terrorisme est un phénomène assez nouveau. Alors que le crime, qu’il soit ordinaire, sexuel, crapuleux, n’a pas changé, sauf qu’on tue moins aujourd’hui qu’à une époque pas si ancienne.

Aujourd’hui, 80 % des crimes sont élucidés dans les jours qui suivent. Huit homicides sur dix impliquent des gens qui se connaissaient, même depuis peu de temps. Le crime de sang insécurise tout le monde parce qu’on en parle beaucoup. Pourtant, le nombre de crimes a été divisé par deux depuis 1995 ! On en parlait moins avant, il n’y avait pas Internet.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

J’avais écrit un premier livre sur les homicides. Ce nouvel ouvrage, c’est un peu la suite. Je me passionne depuis longtemps pour les « cold cases ». Quand j’étais juge d’instruction, je suis parti en laissant dix affaires non élucidées que j’avais récupérées après mon arrivée. A l’époque il n’y avait pas d’ADN. Un dossier criminel était clôturé en deux ans, c’était la pratique.

Comment en êtes-vous arrivé à devenir un spécialiste de la question des cold cases ?

J’ai participé, en 2006-2007, à un groupe de travail sur les tueurs en série à la chancellerie, qui a produit un rapport. Ensuite, entre 2008 et 2013, j’ai été procureur à Marseille. Toujours préoccupé par ce sujet, j’ai recensé tous les crimes non élucidés qui avaient été classés, hors règlement de compte. J’ai pu monter une petite cellule avec un vice-procureur et on a travaillé sur des dossiers qui étaient en limite de prescription. On a pu rouvrir des enquêtes après avoir mis en évidence de l’ADN qui n’avait pas été recherché à l’époque.

J’ai poursuivi l’idée, quand j’étais procureur général à Grenoble, afin que la justice puisse s’améliorer dans le traitement judiciaire des « cold cases » parce qu’il n’est pas bon du tout. Les juges et les procureurs sont pris par les dossiers urgents, la délinquance du quotidien… Et ces affaires anciennes sont traitées de façon marginale. J’ai suggéré en 2018 au ministère de la Justice de s’y intéresser. On m’a confié l’année suivante la présidence d’un groupe de travail composé de policiers, gendarmes, d’avocats, de psychiatre… Notre rapport, rendu en mars 2021, comprenait une vingtaine de propositions. Les principales ont été retenues par le ministre.

Peut-on comptabiliser les cold cases ?

Ce n’est pas simple. On peut tout à fait comptabiliser le nombre d’affaires non élucidées toujours en cours, comme l’a fait la Chancellerie. Mais il faut y ajouter des crimes clôturés, qui sont sortis de l’instruction, mais qui pourraient être rouverts. Personne ne connaît précisément ce chiffre. Il faut aussi ajouter les disparitions. Je pense qu’en tout, cela représente environ 500 affaires.

Quel regard portez-vous sur le pôle judiciaire dédié aux affaires non élucidées et aux crimes en série ?

Ce pôle va bientôt fêter son premier anniversaire. Maintenant, il doit être consolidé. Il doit encore s’étoffer : il lui faudrait des moyens humains supplémentaires, qu’il ait des assistants spécialisés, des juristes pour aider les trois juges d’instructions. Car un dossier sans auteur, c’est beaucoup de travail. Il ne faudrait pas que ces magistrats aient plus que 90 dossiers.

Surtout, je pense qu’ils doivent exposer leur méthodologie – sans donner des secrets –, montrer leur plus-value par rapport à un juge d’instruction ordinaire. S’ils n’ont pas de résultats, on va se demander à quoi ils servent.

Pour autant, vous estimez que ce pôle ne doit pas être le seul à traiter ces affaires non élucidées… 

Il faudrait que la culture « cold cases » irrigue tout le monde. Car il y en a partout en France. Nanterre ne va pas tout récupérer ! Il faudrait que les juges, s’ils ont le temps, s’y intéressent, que les procureurs se remettent dedans, pour voir s’il y a matière à rouvrir des dossiers, qu’ils vérifient que tout a été fait… Les frais de justice, ce n’est pas un argument. On ne peut pas opposer des questions d’argent.

A mon avis, il y a parfois une forme de paresse, un manque de convictions, chez les juges d’instruction. Ça, c’est inaudible pour les familles des victimes. Certains juges disent qu’ils ont trop de travail, ce que je comprends. Cela peut expliquer certains « cold cases » : des affaires auraient pu sortir, mais le juge s’en est désintéressé ou avait un intérêt pour d’autres affaires. Mais ces magistrats ne veulent pas se dessaisir de leur dossier parce que c’est une belle affaire. A un moment, il faut dépasser ça et penser à l’intérêt général.

Justement, vous estimez qu’il faudrait réfléchir à la suppression du juge d’instruction. Pourquoi ?

Il a eu son heure de gloire. Mais aujourd’hui, c’est une institution à bout de souffle. Le sujet, c’est la solitude du juge d’instruction à la française. Il y a le JLD (juge des libertés et de la détention) d’un côté qui l’écrase, le parquet de l’autre, qui a des pouvoirs… On parle des affaires que les magistrats instructeurs traitent, mais c’est une infime minorité !

Le problème du juge d’instruction, c’est qu’il est trop seul et s’il ne veut pas travailler, il ne le fait pas. Est-ce que face à des policiers, des avocats, un parquet travaillant en équipe, on peut être seul ? Je crois que ce n’est plus possible aujourd’hui.

Le juge d’instruction ne va pas au procès, donc qu’il instruise plus ou moins bien, il s’en fiche. Combien de fois à l’audience, j’ai connu des dossiers d’instruction un peu mal ficelés ? Les présidents de la République n’osent pas s’attaquer aux juges d’instruction. C’est tabou. Cela impliquerait aussi qu’on redéfinisse le statut du parquet, qu’il soit plus indépendant.

Vous écrivez dans ce livre que les disparitions sont « l’angle mort des cold cases ». Que voulez dire ?

Quand on a affaire à un crime qui est avéré, c’est simple. On a un corps qui peut parler, avec de l’ADN, des traces… Le problème des disparitions, c’est justement qu’il n’y a pas de corps, et donc ça peut être le début du crime parfait.

Dans le lot des disparitions, une minorité est criminelle. La plupart des personnes portées disparues se sont suicidées ou ont été victimes d’accidents. Il peut aussi y avoir des disparitions volontaires, des gens qui changent de vie. Mais les disparitions sont mal traitées dans les juridictions. Il faudrait engager plus de moyens dès les premières heures. Si on ne retrouve rien, on ne saura jamais si la personne est vivante. Et si elle est morte, peut-être a-t-elle été tuée. Le temps joue en faveur de l’assassin.

Pensez-vous que les progrès de la science et des techniques d’investigation marqueront la fin des affaires non élucidées ?

Les nouvelles techniques, la police prédictive, l’intelligence artificielle, vont se développer et seront utiles pour se plonger dans d’énormes dossiers où la dimension humaine n’est plus suffisante. Mais de là à prévenir les crimes, à punir des gens avant qu’ils soient passés à l’acte… Cela serait même problématique. C’est peut-être bien que, de temps en temps, il y ait des criminels. Ça veut dire qu’il y a encore des espaces de liberté. Mais je ne sais pas si ce que l’on refuse en 2023, on ne l’acceptera pas dans 30 ou 50 ans.