Amendes, régulation du secteur et plaintes collectives… La fin de l’impunité pour les « influvoleurs » ?

Une amende de 20.000 euros pour la star de téléréalité Nabilla Benattia-Vergara, une enquête ouverte contre la papesse de l’influence Magali Berdah, une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale pour réguler le secteur ou encore une consultation publique lancée par le ministère de l’Economie. Les pouvoirs publics et judiciaires seraient-ils en train de sonner la fin de la récréation pour les stars des réseaux sociaux ?

Et pour la première fois, une action collective en justice vient d’être engagée par des personnes estimant avoir été arnaquées par des influenceurs. A l’initiative du collectif AVI (Aide aux Victimes d’Influenceurs), deux plaintes collectives, réunissant 88 plaintes conjointes, ont été déposées vendredi 20 janvier auprès de la procureure de Paris, notamment pour « escroquerie en bande organisée » et « abus de confiance », a fait savoir Me Alexandre Dakos, avocat du cabinet Ziegler & Associés mandaté par le collectif, lors d’une conférence de presse ce lundi. Les victimes affirment avoir perdu de l’argent – de quelques centaines à plusieurs milliers d’euros pour certains – en investissant dans des produits financiers vantés par des influenceurs, dont Marc et Nadé Blata, qui résident à Dubaï.

Une activité financière très risquée

La première plainte concerne les « Animoon », un projet de NFT (non-fungible token, soit jeton non fongible en français), une œuvre d’art virtuelle, inspirée du jeu de cartes Pokémon. Réunissant plus de 5.000 investisseurs, le projet a récolté plus de 6,3 millions d’euros, selon le collectif AVI. Et pour attirer les premiers investisseurs, des gains alléchants avaient été promis : une rente mensuelle de 2.500 dollars à vie, des voyages au Japon, des vêtements de marques ou encore des cartes Pokémon. Mais cinq mois après la vente, aucun des participants n’a récupéré le moindre euro. Pire encore, les organisateurs de la vente ont tout simplement disparu des écrans radars. Plusieurs influenceurs français en ont fait la promotion sur les réseaux sociaux, dont Marc Blata.

Et c’est encore lui qui est au cœur de la deuxième plainte, liée au « Blatagang ». Il s’agit du nom d’un canal Telegram, incitant au « copy trading », une stratégie permettant, grâce à des signaux, de reproduire l’activité d’un tradeur professionnel, sur laquelle 20 Minutes s’était déjà penchée cet été. Si ces influenceurs vendent cette activité comme une véritable mine d’or, elle s’avère être particulièrement dangereuse, selon l’Autorité des marchés financiers (AMF), qui a calculé entre 70 et 80 % de pertes pour ces produits.

Marc et Nadé Blata n’étant pas les seuls à en faire la promotion, selon le collectif, les deux plaintes collectives ont été déposées « contre X ». « Elles visent en premier lieu le couple Blata ainsi que le réseau qui leur permet de ne pas agir seuls, selon Me Alexandre Dakos. On a fait ce choix stratégique pour que la justice puisse mener l’enquête la plus large possible et éventuellement poursuivre d’autres influenceurs. C’est un réseau étendu, on le sait, mais nous ne connaissons pas encore toutes les identités. »

L’affaire s’annonce complexe. Car quand bien même la justice française déclenche des poursuites, une grande partie des influenceurs résident à Dubaï. « Il existe une convention de coopération judiciaire entre la France et les Emirats arabes unis, datant de 2007. Mais il y a le texte et il y a l’application du texte. Les opérations judiciaires qui se déroulent en dehors de pays européens sont parfois compliquées. Il faut espérer que les autorités de Dubaï coopèrent », espère Me Dakos.

Des influenceurs hors des clous

Les autorités françaises semblent d’ailleurs avoir déjà pris la mesure du problème. En 2021, les services de la Répression des fraudes ont surveillé une soixantaine d’agences et influenceurs actifs dans les services de trading et de paris en ligne, mais également dans la promotion de cosmétiques, de compléments alimentaires et de programmes « minceur ». Et bingo, plus de la moitié d’entre eux (60 %) n’ont pas respecté la réglementation sur la publicité et les droits des consommateurs, a annoncé la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), ce lundi.

La DGCCRF leur reproche d’avoir « trompé les consommateurs sur les propriétés des produits vendus » ou d’avoir « promu des produits ou services risqués ». « Dans les cas les plus graves, certains influenceurs ont réalisé des opérations de promotions non autorisées, comme celle de l’utilisation du compte de formation professionnelle (CPF) pour récupérer des espèces ou des cadeaux (…) ou celle d’injections à visée esthétique par des esthéticiens et des non professionnels de santé », a ajouté l’administration qui a engagé plusieurs procédures à leur encontre.

Certains influenceurs en ont déjà payé le prix fort. Fin juillet, l’ancienne star de téléréalité Nabilla Benattia-Vergara a dû payer une amende de 20.000 euros après avoir été épinglée par la DGCCRF pour « pratiques commerciales trompeuses ». Bercy lui reproche d’avoir fait la promotion de services boursiers sur le réseau social Snapchat, sans mentionner qu’elle était rémunérée pour cela. En 2018, la jeune femme s’était déjà fait rappeler à l’ordre par l’Autorité des marchés financiers (AMF) après avoir vanté le bitcoin : cette « monnaie du futur » est « grave en train de se développer », clamait-elle alors.

Magali Berdah, est elle aussi dans le viseur des autorités. Le 6 décembre dernier, une enquête a été ouverte contre la directrice de l’agence « Shauna Events » pour « pratiques commerciales trompeuses ». Elle fait suite une plainte du rappeur Booba – à l’origine du surnom « influvoleurs » – qui a recensé plusieurs témoignages de consommateurs affirmant avoir été escroqués par des sociétés promues par des influenceurs liés à Shauna Events : marchandise non reçue et non remboursée ou encore produits non conformes.

« On parle d’influvoleurs, ce n’est pas pour rien »

Et le ciel ne risque pas de s’éclaircir tout de suite pour les influenceurs. Plusieurs propositions de lois ont été déposées pour encadrer les pratiques des acteurs du secteur et lutter contre les arnaques. A l’image de celle du député d’Europe Écologie-Les Verts, Aurélien Taché, « écrite avec des acteurs du secteur ». Ce dernier propose d’abord définir dans la loi ce qu’est un influenceur, ainsi que d’introduire un contrat écrit entre l’influenceur et l’agent d’influenceurs : « Aujourd’hui, vous pouvez faire n’importe quel placement de produit, en passant par une agence, il n’y a pas de contrat écrit, on ne sait pas ce qui se passe si le produit n’est pas livré, on ne sait pas si le produit est conforme ni qui est responsable en cas de problème ». Le texte prévoit également l’introduction d’une mention obligatoire pour signaler explicitement la finalité publicitaire de tout contenu. Et en cas de non-respect, le député propose une peine de prison de six mois et une amende allant jusqu’à 75.000 euros.

« Certaines familles sont brisées, ça peut être un jeune qui suit les conseils d’un influenceur sur un investissement en cryptomonnaie, une jeune fille qui perd ses cheveux à cause d’un shampoing dangereux, des parents qui commandent des cadeaux à Noël qui n’arrivent jamais. Ce n’est pas normal », ajoute le député, qui propose aussi la création d’une plateforme pour pouvoir signaler des produits dangereux ou défectueux, « sur le modèle des signalements de haine en ligne ».

De son côté, après plusieurs réunions avec des acteurs du secteur en décembre dernier, le gouvernement, par le biais du ministère de l’Economie, a lancé une consultation publique, ouverte jusqu’au 31 janvier. Il faudra attendre mars 2023 pour que le ministre Bruno Le Maire rende ses conclusions et annonce d’éventuelles décisions. Le collectif AVI, lui, espère que ces plaintes vont initier un mouvement un peu plus profond : « On voit bien qu’il y a une explosion des cas d’escroquerie de la part d’influenceurs. On parle d’influvoleurs, ce n’est pas pour rien. Ce qu’on espère, c’est une prise de conscience collective de la population, des décideurs publics et une réglementation plus pointue », explique Me Alexandre Dakos, qui appelle les potentielles victimes à se rapprocher du collectif.