« Marine ne se remet pas d’un coup de matraque au Carnaval sauvage »
Cette année, des cortèges ont rassemblé quelques milliers de personnes dans les Marolles, au cœur de Bruxelles. À minuit, les forces de l’ordre investissent la place du Jeu de Balle pour disperser les fêtards.

Le Carnaval sauvage, alliant fête populaire et acte politique, marque chaque année la fin de l’hiver dans un esprit de résistance, de liberté et de folie poétique. Les masques et costumes, réalisés à partir de matériaux recyclés, sont de mise, tout comme les fanfares diverses. Cette année, des cortèges ont rassemblé plusieurs milliers de personnes dans les Marolles, au cœur de Bruxelles.
« L’idée, c’est de se réapproprier le folklore qui disparaît avec la gentrification des quartiers populaires« , témoigne Marine, étudiante à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Pour l’occasion, elle a fabriqué un costume « un peu clownesque avec des oreilles de chat« . « C’est une journée pleine de joie, de rires, juste incroyable !« , se remémore-t-elle.
Un carnaval toléré depuis 14 ans par les autorités
En principe, le Carnaval sauvage, qui est indépendant, non subventionné et autogéré, ne demande jamais d’autorisation à la commune. Il est toléré par les autorités depuis 14 ans. Les festivités sont encadrées par les forces de l’ordre. Cette année, les bénévoles organisateurs avaient cependant négocié certaines conditions avec la Ville de Bruxelles, notamment la fin progressive des festivités vers minuit et le nettoyage des lieux.
À la nuit tombée, de grands feux sont allumés sur la place du Jeu de Balle. Les participants y brûlent leurs costumes. Les tambours accompagnent ce rituel. « Depuis toujours, les feux ont une dimension symbolique, explique Marine. On donne au feu ce que l’on veut lâcher l’hiver pour pouvoir renaître au printemps. » De nombreux étudiants et membres du secteur culturel sont présents.
L’ambiance est globalement conviviale, mais des incivilités sont à signaler ici et là. Les organisateurs l’admettent : « Une petite partie des carnavaliers n’a pas tenu compte des consignes de respect envers les habitants du quartier qui avaient été communiquées avant le carnaval et qui ont été rappelées pendant l’événement, notamment à l’aide d’une banderole.«
Intervention policière et autopompe
À minuit, les forces de l’ordre envahissent la place du Jeu de Balle. Les policiers commencent à disperser les fêtards. Marine et ses amis s’éclipsent. Ils choisissent de continuer la soirée dans un bar du quartier. Peu après, d’autres policiers, en tenue anti-émeute, débarquent avec une autopompe. L’atmosphère se tend.
« On sort du bar, raconte Marine, j’ouvre la porte et, soudain, je vois une demoiselle, la tête en sang qui a perdu connaissance. Tout le monde court dans tous les sens. Des bombes lacrymogènes arrivent devant moi. Par réflexe, je les pousse pour éviter que le gaz pénètre dans le bar. Là, je remarque mon ami face à un policier. J’avance vers ce policier pour faire reculer mon ami afin de partir. À ce moment-là, je reçois un coup de matraque sur la tête« , indique-t-elle en montrant une cicatrice sur son front. Cette scène a été enregistrée par un autre participant.
Marine soutient que le coup a été porté sans avertissement. « Je ne saisis pas immédiatement. Je ne ressens pas la douleur. C’est comme si on m’avait versé un verre d’eau sur la tête. Ça coulait de partout« , explique l’étudiante.
En 30 secondes, trois personnes reçoivent un coup de matraque sur la tête.
La jeune femme est escortée par ses amis à l’hôpital Saint-Pierre. Le sang coule sur son visage. « Les gens me regardaient avec effroi dans la rue« , se souvient-elle. Aux urgences, elle remarque que « cinq ou six » festivaliers blessés sont déjà présents et que « d’autres continuent d’arriver« . Plusieurs, comme elle, ont des blessures à la tête. Marine se souvient avoir aidé des personnes à essuyer le sang de leur visage. « Un infirmier nous a recousu·es à la chaîne : trois points de suture, quatre points de suture, cinq points de suture…«
De nombreuses personnes blessées ce soir-là ont porté plainte auprès du Comité P, l’organe de contrôle externe des services de police. Une enquête est en cours. Le Comité P n’a pas fourni d’autres informations.
La police de Bruxelles Capital-Ixelles, de son côté, confirme être intervenue à plusieurs reprises pour « rétablir l’ordre public« . La zone de police indique avoir constaté « des troubles graves à l’ordre public, notamment des feux allumés sur la voie publique, des actes de vandalisme ainsi que des violences à l’encontre des services de police et de secours« . Elle précise que deux policiers ont été blessés et qu’un véhicule de police a été endommagé. Un camion de pompiers a également subi des dégradations. « L’usage de la force repose sur les principes de nécessité et de proportionnalité« , souligne encore le communiqué de la police. Des procès-verbaux ont été rédigés et plusieurs personnes ont été placées en détention.
Les organisateurs dénoncent « une violence arbitraire, hors de proportion »
Les bénévoles en charge de la coordination du carnaval se disent trahis. Ils affirment avoir respecté plusieurs conditions imposées par la Ville, dont un itinéraire réduit pour le cortège et l’extinction des feux à minuit, en échange de l’engagement de la police à ne pas recourir à la violence. « Cette garantie n’a pas été respectée« , dénoncent-ils. « Une violence arbitraire, hors de proportion, a été infligée, dès minuit, notamment sur des personnes non-agressives qui quittaient les lieux. » Le Carnaval sauvage précise qu’il n’est « ni une manif, ni un festival mais un carnaval.«
Constatant l’échec d’une coordination avec les autorités, le groupe œuvrant à l’organisation prévoit d’annoncer sa dissolution le 11 juin. « Nous sommes arrivés au bout d’une façon de faire« , indique le Carnaval sauvage sur Facebook. « Pour que le carnaval redevienne sauvage, il se désorganise et s’offre à lui-même.«
Marine, qui a depuis récupéré de ses points de suture, envisage de porter plainte. « Je sais qu’il faut que je le fasse mais je n’ai juste pas envie d’aller dans un commissariat. J’ai surtout peur que des gens renoncent à aller dans des manifestations à cause de ces moments-là. » Cependant, l’étudiante reste déterminée à « continuer de faire le carnaval sauvage à n’importe quelle heure« .

