
Phosphate : Washington envisage un corridor stratégique Tunisie-Maroc
Le phosphate tunisien pourrait-il retrouver une position clé dans les chaînes d’approvisionnement mondiales d’engrais ? Une analyse récente du Washington Institute met en lumière le potentiel stratégique de la Tunisie et du Maroc dans le cadre d’une initiative américaine visant à sécuriser l’accès à cette ressource, désormais jugée cruciale par Washington. Les auteurs envisagent même la création d’un corridor industriel et logistique reliant les deux pays, soutenu par les États-Unis et des institutions financières internationales. Cependant, il convient de noter qu’il ne s’agit pour l’heure que d’une proposition théorique, sans projet concret annoncé.
Intitulée “The Phosphate Pivot: Why Morocco and Tunisia Matter to U.S. Food Security”, cette étude, publiée à l’été 2026, est rédigée par Ghazi Ben Ahmed, Sabina Henneberg et Mohsine El Ahmadi. Elle souligne que le phosphate, essentiel à la fabrication des engrais, acquiert une nouvelle dimension sur le plan géopolitique.
Cette question dépasse le cadre du simple marché des matières premières. Le 7 novembre 2025, le phosphate rocheux a été intégré pour la première fois à la liste américaine des minéraux critiques, aux côtés de l’uranium et du charbon métallurgique. Cette décision figure dans le rapport final de 2025 publié par l’USGS.
Dans un contexte de forte concentration de la production mondiale, les données de l’USGS, issues du Mineral Commodity Summaries 2026, révèlent que la production mondiale de phosphate rocheux a atteint environ 250 millions de tonnes en 2025. La Chine se positionne en tête avec 110 millions de tonnes, suivie par le Maroc avec 36 millions et les États-Unis avec 20 millions.
Le Maroc, véritable géant du phosphate, joue un rôle central dans cette dynamique. Les réserves du pays sont évaluées à 50 milliards de tonnes, un chiffre sans égal à l’échelle mondiale. En 2025, le Royaume a produit environ 36 millions de tonnes de phosphate rocheux. Cette puissance ne repose pas uniquement sur les réserves, mais aussi sur une industrie de transformation et de production d’engrais développée par l’Office chérifien des phosphates (OCP), ainsi que sur des infrastructures logistiques robustes permettant d’accéder aux marchés internationaux. Cette combinaison de ressources, de transformation et d’ouverture internationale fait du Maroc un pilier potentiel d’une architecture maghrébine visant à sécuriser les approvisionnements.
Cependant, les auteurs de l’analyse mettent en avant une vulnérabilité : la dépendance à un seul fournisseur, même s’il s’agit d’un partenaire proche. C’est pourquoi ils se tournent vers la Tunisie, considérée comme un “maillon stratégique” encore sous-exploité.
La Tunisie, avec environ 2,5 milliards de tonnes de réserves de phosphate, a produit 3,3 millions de tonnes en 2025, en hausse par rapport aux 2,8 millions de tonnes de l’année précédente. Bien que le pays figure parmi les principaux détenteurs de réserves mondiales, sa production reste bien en deçà de son potentiel historique. Les auteurs de l’étude soulignent que cette disparité entre le potentiel et la production réelle pourrait rendre la Tunisie attrayante. Le pays possède des ressources significatives, une industrie phosphatière existante, des ports et une position géographique stratégique au cœur de la Méditerranée. Sa valeur réside donc dans sa capacité à diversifier une chaîne d’approvisionnement dominée par quelques grands producteurs.
Le paradoxe tunisien est frappant : avec 2,5 milliards de tonnes de réserves, le pays n’a extrait que 3,3 millions de tonnes en 2025. De plus, en 2024, la production tunisienne ne représentait qu’environ 1,4 % de la production mondiale, et le pays a même commencé à importer du phosphate rocheux, notamment d’Algérie, pour alimenter son industrie de transformation.
Dans ce cadre, les ambitions des autorités tunisiennes prennent tout leur sens. En mars 2025, un Conseil ministériel a validé un programme de développement de la production, du transport et de la transformation du phosphate pour la période 2025-2030, visant à atteindre 14 millions de tonnes de production annuelle d’ici fin 2030. Ce programme inclut des mesures relatives au transport, à la transformation et aux infrastructures du secteur, représentant un objectif ambitieux, plus de quatre fois la production tunisienne de 2025.
Le défi est de taille, car il ne s’agit pas seulement d’augmenter l’extraction, mais aussi de restaurer les capacités de transport, d’améliorer les infrastructures minières et industrielles, de renforcer la transformation locale et de résoudre les difficultés qui ont affecté la production depuis plus d’une décennie.
C’est dans ce contexte que le Washington Institute avance une proposition audacieuse : une coopération entre le Maroc et la Tunisie, soutenue par les États-Unis. L’idée serait de combiner la puissance industrielle et logistique marocaine avec les ressources et les capacités tunisiennes. Le document évoque la modernisation des infrastructures minières tunisiennes, le développement des réseaux ferroviaires et portuaires, la création de capacités de transformation d’engrais, le transfert de technologies et la formation de la main-d’œuvre. Les auteurs parlent d’une stratégie à long terme nommée “Phosphate-for-Infrastructure”, qui pourrait associer Washington à des institutions telles que la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Cependant, il est important de noter qu’aucun accord de ce type n’a été officiellement annoncé.
Pour la Tunisie, l’intérêt de cette analyse ne réside pas tant dans un éventuel financement américain, mais dans un changement de perspective sur une richesse que le pays peine à exploiter pleinement. Le paradoxe est que, malgré ses 2,5 milliards de tonnes de réserves, la production reste limitée, tandis que le gouvernement vise 14 millions de tonnes par an d’ici 2030.
Pour le Maroc, l’enjeu est de consolider son statut de puissance mondiale du phosphate, tout en évitant une dépendance excessive à un unique fournisseur. Pour Washington, il s’agit de diversifier ses sources d’approvisionnement en phosphate et de sécuriser un intrant essentiel à l’agriculture américaine. Pour la Tunisie, l’équation est peut-être plus simple : transformer une richesse géologique en véritable richesse industrielle.
