Tunisie

« Labes » de Selim ben Safia et Nadia Kaâbi-Linke : Mémoire en mouvement

Au festival international de Hammamet, l’événement dédié à la danse contemporaine a été marqué par la présentation de « Labes », une œuvre du chorégraphe Selim Ben Safia, réalisée en collaboration avec l’artiste conceptuelle Nadia Kaabi-Linke. Le spectacle, qui s’est tenu au Théâtre de plein air de Hammamet, utilise le langage corporel pour explorer les thèmes de la mémoire et de l’effacement d’un lieu.

Pendant près de cinquante minutes, cinq interprètes – Malek Zoueidi, Ilyes Triki, Mohamed Aissaoui, Romane Piffault et un cinquième performeur – investissent une scène conçue comme un espace en mutation… ou en délitement ? La scénographie de Nadia Kaâbi-Linke contribue à cette réflexion en offrant une interprétation libre au public. La création musicale est l’œuvre de Marine-Suzanne de Loye et Hazem Berrabeh.

Le titre du spectacle, « Labes », emprunte une expression tunisienne courante, généralement utilisée pour demander « Ça va ? », mais ici détournée en une affirmation. Ce titre évoque le passage du temps, ses effets et les transformations qu’il engendre.

La création s’inspire de l’histoire du quartier maghrébin d’Al Qods (« Haret El Maghariba »), établi au XIIe siècle sous Salah Eddine El Ayoubi et détruit en 1967. Pendant plusieurs siècles, ce quartier a été le témoin d’un flux migratoire de Maghrébins, souvent des pèlerins en route pour la Mecque, de passage à Al Qods.

À travers la danse, « Labes » revisite cet épisode historique en mêlant récits individuels, interprétés par les danseurs, et mémoire collective d’un lieu. Les mouvements, les gestes et les interactions entre les danseurs évoquent des parcours interrompus, des absences et des traces laissées par l’Histoire. Sans recourir au texte, la chorégraphie établit progressivement un dialogue entre le passé et le présent, un passé éclatant et un présent ravagé par Israël en 1967.

Nadia Kaâbi-Linke souligne que son intérêt pour cette histoire a émergé après sa découverte du quartier maghrébin d’Al Qods en 2017. Selon elle, sa disparition représente un épisode encore méconnu qui relie l’histoire de la Palestine à celle du Maghreb. Cette mémoire partagée, estime-t-elle, trouve aujourd’hui un écho dans le contexte actuel. Selim Ben Safia commente avant le spectacle : « J’ai tenu à avoir un élément sur scène, qui transforme l’espace et le revisite. En pleine phase de recherche à Berlin, je découvre le travail de Nadia Kaâbi-Linke. Un travail qui m’a incité à faire aboutir cette collaboration. »

Chaque interprète développe une trajectoire personnelle, avant que ces récits ne se rejoignent dans une réflexion plus large sur la mémoire, la disparition et la résistance à l’oubli. Avec cette proposition, le Festival international de Hammamet poursuit une programmation où les questions de transmission, de patrimoine et de mémoire occupent une place prépondérante.