
Hamadi Tizaoui : “La question du déséquilibre régional prise au sérieux”
L’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) a récemment adopté le Plan de développement 2026-2030. Ce vote marque l’aboutissement d’un processus d’élaboration inédit, reposant sur une approche ascendante qui a permis d’impliquer même les plus petites collectivités territoriales. Ce plan se distingue par l’identification de visions stratégiques à l’échelle des districts et des territoires, et vise à relever plusieurs défis majeurs, tels que le déséquilibre régional, l’inclusion sociale et la modernisation du tissu économique. Dans cet entretien, Hamadi Tizaoui, géographe et professeur à l’Université de Tunis, évoque les principales innovations de ce plan.
La Presse — En commentant le processus d’élaboration du plan, le professeur Tizaoui a mis en avant la pertinence de la nouvelle méthodologie adoptée, qui repose sur une démarche partant de la base. Il estime que cette approche s’inscrit pleinement dans la planification stratégique, qui repose avant tout sur la consultation. « On ne peut pas planifier de manière stratégique sans consulter les principaux concernés, c’est-à-dire la population et les citoyens. La consultation des bénéficiaires est une règle fondamentale de toute planification stratégique. C’est ce qui a été réalisé aujourd’hui et qui est même devenu un principe institutionnel et constitutionnel. Ce processus est désormais imposé par la Constitution ainsi que par les textes qui définissent les prérogatives et les rôles de chaque institution en matière de planification », a-t-il déclaré.
Le professeur rappelle qu’avant 2011, bien qu’une consultation ait eu lieu lors de la préparation du Plan de Développement Économique et Social, elle restait limitée aux structures administratives. « Nous avions l’habitude de parler de fausses consultations. C’était, en pratique, de la poudre aux yeux », a-t-il commenté. Selon lui, le principal défi rencontré lors de l’élaboration du Plan de développement 2026-2030 a été le facteur temps. Il explique que la préparation d’un plan de développement est un processus long et complexe, impliquant plusieurs phases d’évaluation et de suivi qui s’étendent sur plus de deux ans. « L’élaboration d’un plan répond à une mécanique très lourde. Le délai accordé à sa préparation était relativement court puisque le processus n’a démarré qu’en avril 2025. Sans oublier qu’une vaste consultation a été menée, depuis les délégations jusqu’à l’administration centrale, en passant par les districts. C’était une véritable course contre la montre », a-t-il ajouté.
Interrogé sur le lien établi, pour la première fois, entre le développement des gouvernorats et celui des cinq districts nouvellement institués, le professeur Tizaoui considère cela comme l’innovation majeure de ce plan. Il souligne la pertinence méthodologique de cette approche, expliquant que le document introduit, pour la première fois, une véritable planification régionale au sens de « grande région ». « Auparavant, lorsque l’on parlait de région, on faisait référence au gouvernorat, qui n’est pourtant qu’un découpage administratif et non une région de planification économique et de développement. Les régions de développement économique introduites en Tunisie par le Schéma national d’aménagement du territoire de 1986 n’étaient pas des collectivités territoriales et ne répondaient pas à une logique de développement. En revanche, le nouveau découpage fait des districts de véritables collectivités territoriales », a-t-il précisé.
Pour comprendre cette nouvelle dynamique, il rappelle que le développement à l’échelle d’une grande région est indispensable. « Il est impossible de développer l’économie nationale de manière uniforme. Il faut être à l’écoute des réalités locales et régionales, car chaque territoire possède ses propres spécificités. Les économies régionales doivent être prises en considération afin de répondre efficacement aux besoins des populations et des entreprises », a-t-il poursuivi.
Le professeur ajoute que la notion de région s’articule autour de villes. Ces villes et armatures urbaines constituent des concepts centraux de l’économie régionale et urbaine ainsi que du développement, deux disciplines scientifiques, avec la géographie économique, qui fondent les études sur les régions économiques et le développement régional.
Insistant sur le rôle moteur des villes, il explique que celles-ci organisent et diffusent le développement vers les territoires environnants grâce à leur capacité d’attraction des activités économiques et des hommes. « Il faut attirer des entreprises pour qu’elles se localisent dans ces territoires, produisent et polarisent. La géographie joue ici un rôle essentiel, car c’est la localisation économique qui explique pourquoi certains territoires sont plus attractifs que d’autres », a-t-il précisé. Selon lui, cette règle universelle d’attractivité différentielle des entités urbaines s’applique également à la Tunisie, où près de 90 % du PIB sont produits dans les villes, et où le taux d’urbanisation atteint aujourd’hui 72,6 %. « Prenons l’exemple d’une usine de transformation de tomates installée dans une ville comme Medjez El Bab. Elle puise quoi dans cette ville et de son arrière-pays? Elle puise d’abord la matière première qui existe dans un bassin de production, puis les ressources qu’elle cherche, à savoir la main-d’œuvre, y compris la main-d’œuvre qualifiée. Après, il y a les autres inputs, notamment l’eau, le gaz, l’électricité. La ville et sa zone d’influence et de polarisation organisent des bassins de production et de main-d’œuvre ainsi qu’un marché national et parfois international », a-t-il ajouté. « Tous ces facteurs participent à la production qui va créer de la valeur ajoutée et de la richesse régionale. La région compose tout cela. Et au niveau des districts, il y a une différence de potentiels entre les gouvernorats et les villes. Les entités urbaines, de production et d’organisation économique n’ont pas le même poids. C’est pourquoi il y a une entité urbaine qui sera la locomotive et les autres qui sont entraînées. »
Le professeur Tizaoui estime ainsi que la planification régionale doit précisément permettre d’optimiser cette dynamique. « Les villes locomotives doivent maintenir une dynamique économique positive afin d’entraîner les territoires qui les entourent et, avec eux, l’ensemble du district. C’est ainsi que pourra émerger une véritable économie régionale et urbaine, qui reste naturellement intégrée à l’économie nationale, tout en valorisant les ressources propres de chaque territoire », a-t-il expliqué. Il a également ajouté : « Les activités économiques doivent émaner du territoire lui-même. Par exemple, le développement de la filière dattière ne peut être qu’une activité propre aux régions du Sud. Mais cela ne doit pas s’y limiter, car les territoires peuvent être créateurs de ressources parfois insoupçonnées et inattendues. On peut créer, par exemple, dans des territoires éloignés de notre pays, des activités manufacturières ou autres, qui soient ancrées dans des marchés mondialisés. Aucun type de ressources ancré au territoire, ou construit par lui-même, ne doit être négligé. »
Cependant, le professeur regrette que cette dimension d’économie urbaine et régionale n’ait pas été suffisamment prise en compte dans le Plan de développement.
Interrogé sur les orientations stratégiques retenues pour les différents districts, le professeur estime qu’elles reflètent les préoccupations propres à chaque territoire et tiennent compte de leurs spécificités. « Elles partent pratiquement toutes du constat de la fracture persistante entre l’intérieur du pays et le littoral Est. Ce déséquilibre existe depuis l’indépendance et aucune politique de développement n’a réellement permis de le résorber », a-t-il déclaré.
Il souligne que ce diagnostic figure clairement dans le document, précisant que cette fracture n’a cessé de s’accentuer au fil des années et des décennies, avec une concentration croissante de la population et de l’activité économique sur le littoral, tandis que les régions de l’intérieur ne comptent qu’environ 850 entreprises sur un total de plus de 5 000.
En définitive, le professeur Tizaoui a considéré que, d’une manière générale, la question districale et régionale a été prise au sérieux dans ce plan et que le problème du déséquilibre régional y a été pleinement intégré. « Les orientations stratégiques identifiées sont très pertinentes, même si, à mon sens, elles auraient gagné à être hiérarchisées en fonction des priorités nationales du Plan », a-t-il estimé. Dans ce contexte, il a plaidé en faveur d’une première évaluation du processus de planification qui vient de s’achever, afin d’en tirer les enseignements nécessaires pour la préparation du plan suivant (2031-2035). Il a également recommandé de lancer sans tarder cinq grandes études stratégiques, une pour chacun des districts, qui serviraient de diagnostic économique et territorial et permettraient d’évaluer l’expérience de la planification à l’échelle des districts. « Chaque district devra se concentrer sur les problématiques qu’il a lui-même identifiées. Certes, il s’agira également de consolider les atouts et les points forts existants, mais l’objectif principal restera d’apporter des réponses concrètes aux besoins propres de chaque territoire », a-t-il conclu.
