Maroc

Youssef Aïdi : L’exécutif ne dialogue pas avec les syndicats.

Youssef Aidi, secrétaire général de la FDT, dénonce que « le gouvernement ne dialogue qu’avec lui-même », ce qui empêche les syndicats d’influencer les décisions. Il affirme que durant ce mandat, la classe ouvrière a subi des augmentations en cascade concernant l’ensemble des biens de consommation, alors que les taux d’inflation sont revenus à leur niveau antérieur et que les prix sont restés obstinément élevés.


Dans cet entretien franc, Youssef Aïdi, secrétaire général de la FDT, propose une analyse critique de la situation sociale au Maroc. Il dénonce l’illusion d’un dialogue social, qu’il considère trop souvent comme un monologue gouvernemental. « Le gouvernement ne dialogue qu’avec lui-même », déclare-t-il, regrettant que les syndicats soient simplement appelés à entériner des décisions déjà prises. Pour lui, cette approche dénature le dialogue social et trahit les aspirations des travailleurs et des employés.

**Libé : Cette année, votre centrale syndicale, la FDT, célèbre la Fête du Travail sous le slogan “La justice sociale, levier pour un Maroc émergent”. Pourquoi ce choix ?**

**Youssef Aïdi :** Nous avons effectivement choisi ce slogan à la Fédération démocratique du travail, car nous croyons fermement en l’importance d’une mobilisation nationale autour du projet « Maroc émergent ». Ce projet représente une ambition collective et un enjeu fédérateur qui résume les aspirations du Maroc – État et société – vers un horizon économique, social et politique élargi. Nous avons associé cette ambition aux conditions nécessaires à sa réussite, en faisant de la justice sociale un préalable à sa réalisation.

Le Royaume a enregistré des avancées notables dans l’exécution de cette vision économique, notamment par le développement industriel, l’amélioration des infrastructures et la logistique. Cependant, les faiblesses de cette dynamique de développement sont évidentes : la précarité des travailleurs et des couches vulnérables, un taux de chômage élevé, et les insuffisances du système éducatif.

**« Durant ce mandat gouvernemental, la classe ouvrière a subi des augmentations en cascade concernant l’ensemble des biens de consommation. Alors que les taux d’inflation sont revenus à leur niveau antérieur, les prix, eux, sont restés obstinément élevés. »** C’est pourquoi nous soutenons que corriger ces déséquilibres sociaux et instaurer une vraie justice sociale ne sont pas des options secondaires ; elles vont favoriser le développement et permettre au Maroc d’atteindre enfin le niveau vers lequel nous tendons tous.

**Dans quelle mesure le gouvernement respecte-t-il ses engagements en matière d’amélioration des salaires ?**

Pour nous à la Fédération démocratique du travail, la question ne se limite pas à savoir si le gouvernement s’engage à améliorer les salaires. Tant que cette amélioration n’aura pas d’impact concret sur le pouvoir d’achat des employés, elle restera sans effet. Ce qui est réellement en jeu aujourd’hui, ce sont les mesures sociales qui transforment durablement la vie des travailleurs.

Prenons un exemple : une éducation de qualité, qui libérerait la classe moyenne de la dépendance à l’enseignement privé, pourrait avoir un impact bien plus positif qu’une simple augmentation de mille dirhams par mois. Cela vaut également pour la qualité et la gratuité des soins de santé. C’est pourquoi notre approche vis-à-vis de la situation sociale des salariés va au-delà d’une simple hausse des salaires. Elle intègre les exigences d’une vie digne et les moyens de garantir une véritable justice sociale. Nous rejetons cette logique absurde qui consiste à donner aux salariés d’une main ce qui leur sera repris de l’autre.

**Quelle est votre analyse de la situation des libertés syndicales au Maroc ? Observez-vous un recul ou une avancée dans ce domaine ? Quelle est votre position sur le projet de loi organique relatif au droit de grève ?**

Il existe des disparités notables dans ce domaine. Le respect des libertés et des droits syndicaux varie entre le secteur public et le secteur privé, et même d’une entreprise à l’autre au sein du secteur privé.

En général, notre pays n’a pas encore atteint le niveau de protection qu’il pourrait prétendre en ce qui concerne l’exercice syndical. Il n’a pas su non plus élaborer une vision claire qui concilie les droits des travailleurs, l’activité syndicale, l’intérêt des entreprises et la liberté du travail. L’État a plutôt favorisé une politique qui protège certains secteurs privés contre l’action syndicale. Dans le meilleur des cas, il a toléré un syndicalisme sous tutelle, imposant une couleur syndicale à certains secteurs.

Tous ces indicateurs négatifs affectent d’abord la compétitivité des secteurs productifs, puis le processus de construction démocratique dans notre pays. Il est inacceptable de continuer à bloquer la création de bureaux syndicaux, à refuser les récépissés de dépôt, ou à multiplier les obstructions qui ne correspondent plus au Maroc d’aujourd’hui.

Dans ce contexte, on peut constater que ce que S.M le Roi a nommé « le Maroc des deux vitesses » s’applique aussi à la scène syndicale. Alors que l’État a encadré la scène politique avec des lois précises sur le fonctionnement des partis, les syndicats restent en dehors de tout cadre juridique adéquat. Un tel cadre devrait reconnaître leurs rôles constitutionnels et renforcer leur compétitivité au service des travailleurs et de l’économie nationale.

**Vous avez critiqué la hausse des prix des produits de première nécessité et l’érosion du pouvoir d’achat. Comment analysez-vous cette situation ?**

Sous ce mandat gouvernemental, la classe ouvrière a connu des augmentations généralisées des prix des biens de consommation. Une flambée des prix qui a touché tous les produits, y compris le lait pour nourrissons. Contrairement aux propos officiels, ce n’est pas uniquement une question d’inflation. En effet, tandis que les taux d’inflation sont revenus à leur niveau antérieur, les prix demeurent obstinément élevés.

**« L’approche gouvernementale du dossier de la réforme des caisses de retraite est marquée par un problème structurel profond et les décisions prises pour les réformer ont été guidées par une logique politicienne et court-termiste plutôt que par une vision tournée vers l’avenir. »** Nous pouvons affirmer, sans exagération, qu’il y a là une forme de complicité tacite entre un gouvernement en faveur des intérêts patronaux et un groupe de profiteurs. Dans ce contexte, plusieurs scandales, comme celui de la viande et des imports de bétail, ont mis en lumière un système où quelques-uns prospèrent aux dépens des plus vulnérables.

**Quel bilan tirez-vous du dialogue social entre les syndicats et l’exécutif ? Répond-il aux aspirations des travailleurs ?**

C’est un dialogue à sens unique, car le gouvernement ne dialogue qu’avec lui-même. Les syndicats ne sont appelés que pour légitimer ce que l’exécutif a déjà décidé. La preuve en est l’obstruction constante des cycles de négociation et la déformation du concept même d’institutionnalisation.

À la FDT, nous sommes convaincus qu’un véritable dialogue social nécessite d’abord une loi encadrant l’action syndicale et permettant une concurrence démocratique, transparente et équitable. Il est aussi indispensable d’établir une loi-cadre sur le dialogue social qui fixe un calendrier, rende les accords contraignants, régule le règlement des différends, et établisse un lien avec les dialogues sectoriels.

**Comment percevez-vous le traitement réservé par le gouvernement aux partenaires sociaux ? Quels critères selon vous guident son action ?**

Comme je l’ai mentionné, l’absence de textes juridiques encadrant le champ syndical rend le traitement des organisations arbitraire et sans base normative. Bien que la FDT participe à de nombreux dialogues dans le secteur public, elle est systématiquement exclue du dialogue central. Le gouvernement justifie cela par le Code du travail, qui est conçu pour le secteur privé et ne devrait pas s’appliquer au secteur public. Malgré nos avertissements répétés, le gouvernement persiste dans sa logique d’exclusion et refuse de nous inclure dans le dialogue social.

**Que pensez-vous du processus de réforme des régimes de retraite ? Les mesures proposées sont-elles suffisantes pour garantir la pérennité sans nuire aux droits des salariés ?**

L’approche de ce dossier semble souffrir d’un problème structurel important. Malgré plusieurs mesures pénalisant la classe ouvrière, aucune solution durable n’a été trouvée. Cela s’explique par le fait que les décisions ont été prises dans une logique politicienne, dictée par des urgences à court terme plutôt que par une vision future. Chaque gouvernement semble vouloir laisser « cette bombe sociale » pour son successeur. Comment expliquer qu’aient été prises des mesures aussi lourdes pour les salariés, sous prétexte de réformes, tout en se rendant compte des années plus tard qu’elles ne garantissent même pas une viabilité décennale des caisses ?

Cette situation révèle une fuite de responsabilité et une vision à court terme. Nous croyons fermement que toute solution durable doit reposer sur une analyse précise et réaliste des systèmes de retraite au Maroc, comprenant l’état des fonds, la gestion et les possibilités d’amélioration. Il est également crucial d’élargir la base de bénéficiaires pour augmenter le nombre de cotisants et envisager l’unification des régimes existants en un système unique basé sur deux pôles (public et privé). Rappelons que cette unification figurait dans les conclusions d’un précédent dialogue social, mais n’a jamais été mise en œuvre.

Enfin, il est essentiel, lorsque nous envisageons des solutions pour les caisses de retraite, de considérer les conditions des retraités. Leur vie souvent difficile et le faible montant des pensions reçues exigent une pause pour leur faire justice.

**Propos recueillis par Mourad Tabet**