Maroc

Rapport Banque Mondiale : des fragilités réelles malgré les bons chiffres


La croissance du PIB a atteint 4,9% en 2025, plaçant le pays en catégorie investissement. Cependant, le rapport de la Banque mondiale présente une analyse plus nuancée : le marché du travail, révélé par la refonte statistique du HCP, apparaît plus fragile que prévu, et la transformation numérique reste inachevée.

L’essentiel

• La croissance du PIB a atteint 4,9% en 2025, la plus élevée depuis plus de dix ans, avec une inflation limitée à 0,8% et un passage en catégorie investissement chez S&P.

• Pour 2026, la Banque mondiale prévoit une croissance de 4,2%. Le HCP a quant à lui évalué la croissance de cette année à 4,8%. La ministre des Finances a pour sa part anticipé une croissance de 5,3%. Le conflit au Moyen-Orient réduit la trajectoire de 0,8 point de croissance.

• L’inflation devrait remonter à 2,4% en 2026, en raison de la hausse des prix de l’énergie et des engrais. Le baril de Brent est estimé à environ 94 dollars. Jusqu’à fin juin, l’inflation calculée par le HCP se situe à 0,3% (douze mois glissants) ou 0,4% (inflation moyenne).

• La nouvelle enquête du HCP indique un taux d’activité de 41,8% et une participation des femmes de 17,5%, parmi les plus faibles au monde.

• Le thème spécial aborde une numérisation inachevée : seules 8% des entreprises utilisent un ERP. Combler cet écart pourrait augmenter la productivité agrégée de 10 à 15%.

• Plusieurs fragilités persistent malgré les bons chiffres : recours aux cessions-bail d’actifs publics (financements dits innovants), créances en souffrance à 8,9% du crédit, transferts aux entreprises publiques.

Les détails

Une croissance record, généralisée et bien tenue

Le message d’ouverture du rapport est positif et sans ambiguïté. Avec une croissance du PIB réel de 4,9% en 2025, le Maroc connaît son cycle le plus soutenu depuis plus d’une décennie. Cette accélération ne provient pas d’un seul secteur, mais englobe l’agriculture, le tourisme, les mines, la construction et l’industrie, soutenue par une forte poussée d’investissement liée aux grands chantiers d’infrastructure, notamment en préparation de la Coupe du monde 2030.

Les équilibres macroéconomiques soutiennent ce mouvement. En 2025, l’inflation est restée à 0,8%, le déficit budgétaire s’est réduit à 3,5% du PIB, la dette du Trésor s’est stabilisée autour de 67% et les réserves couvrent cinq à six mois d’importations. La consécration est venue de S&P, qui a élevé la note souveraine du pays en catégorie investissement. Sur le papier, le Maroc remplit toutes les conditions d’une économie émergente qui maintient sa trajectoire.

Le choc du Moyen-Orient rebat les cartes de 2026

La suite du rapport est plus préoccupante. La Banque mondiale prévoit une croissance de 4,2% en 2026, bien inférieure aux prévisions du HCP (4,8) ou du gouvernement (5,3). L’institution précise que sans la guerre au Moyen-Orient, le pays aurait pu approcher les 5%. Ce conflit ampute la trajectoire de référence de 0,8 point de pourcentage, principalement en raison de l’augmentation des coûts des importations d’énergie et des pressions sur le fret. La prévision centrale retient un baril de Brent autour de 94 dollars pour 2026, en hausse de 57% par rapport aux 60 dollars anticipés en début d’année, et une augmentation d’environ 38% des prix des engrais sur l’année.

En conséquence, l’inflation devrait remonter à 2,4% en 2026 après 0,8% en 2025 (à fin juin, elle est seulement de 0,3% ou 0,4%, respectivement en glissement annuel ou en moyenne).

Le déficit du compte courant se creuserait de 2,4% à 3,3% du PIB, et le gouvernement a dû mobiliser 20 milliards de dirhams supplémentaires pour amortir le choc, répartis entre subventions, recapitalisation d’entreprises publiques et dépenses liées aux inondations.

Le marché du travail sous un jour beaucoup plus cru

C’est probablement l’apport le plus dérangeant du rapport, résultant d’un changement de méthode. Au premier trimestre 2026, le HCP a remplacé son ancienne Enquête nationale sur l’emploi par une Enquête sur la main-d’œuvre conforme aux normes de l’Organisation internationale du travail. Le résultat est une image plus précise et plus préoccupante.

Le taux d’activité est désormais de 41,8%, soit environ vingt points sous la moyenne mondiale d’environ 61%. Surtout, la participation des femmes n’est que de 17,5%, plaçant le Maroc au 186e rang sur 195 pays selon les données de la Banque mondiale. La dimension de genre est identifiée comme le principal facteur de ce déficit d’activité. À cela s’ajoute une main-d’œuvre potentielle de 884.000 personnes, ces travailleurs découragés qui souhaitent un emploi mais ont cessé de le chercher, et une sous-utilisation composite de 22,5% une fois additionnés chômage strict, sous-emploi et découragement.

La création nette d’emplois a atteint près de 193.000 postes en 2025, plus du double de 2024, et l’emploi a retrouvé son niveau d’avant la pandémie. Cependant, cette bonne nouvelle conjoncturelle coexiste avec une faiblesse structurelle massive : le pays n’active qu’une fraction de sa population en âge de travailler et laisse ses femmes largement exclues de l’économie formelle. Les anciens chiffres, en comptant les découragés parmi les chômeurs, surestimaient en réalité la participation.

La numérisation inachevée, un gisement de productivité négligé

Le thème spécial de l’édition aborde une cause profonde du problème de productivité marocain. En s’appuyant sur une enquête menée en 2024 auprès de 1.256 entreprises et couvrant plus de 300 technologies, la Banque mondiale montre que les entreprises marocaines ont adopté des outils numériques de base, mais que moins d’une sur cinq intègre intensivement des technologies avancées dans ses opérations.

Les chiffres sont révélateurs. Seules 31% des entreprises utilisent des logiciels spécialisés et à peine 8% un système ERP de gestion. Et lorsque la technologie est présente, elle est rarement utilisée à son plein potentiel. Or, c’est précisément l’usage intensif qui génère des bénéfices : les entreprises qui passent de l’adoption simple à une utilisation intensive réalisent des gains de productivité pouvant atteindre 70% et une croissance de l’emploi de 10%. À l’échelle nationale, combler le fossé numérique jusqu’au niveau des pays comparables pourrait augmenter la productivité agrégée de 10 à 15%.

Le rapport souligne un point crucial pour le débat public : le principal frein n’est pas uniquement financier. Le coût arrive en tête des obstacles cités par les entreprises, mais la Banque mondiale met également en avant un excès de confiance des dirigeants, qui surestiment le niveau numérique réel de leur entreprise, ainsi que des lacunes en gestion et en compétences. Les seules incitations à l’achat d’équipement ne suffiront donc pas : il est nécessaire d’agir sur la profondeur d’usage, la formation et la qualité du management.

Des fragilités bien réelles sous les bons chiffres

Le rapport évite tout triomphalisme et signale plusieurs points de vigilance qui nuancent la situation budgétaire. L’assainissement des finances publiques doit une partie de ses résultats à des recettes exceptionnelles et à des opérations de cession-bail (financements innovants) sur des biens immobiliers de l’État, représentant 2% du PIB en 2025. Ces ressources non récurrentes embellissent le solde et pourraient conduire à surestimer la situation budgétaire sous-jacente.

Du côté bancaire, les créances en souffrance demeurent élevées à 8,9% du crédit total, et l’expansion rapide du financement bancaire vers les entités publiques nécessite une surveillance particulière. Enfin, la trajectoire de la dette, stabilisée autour de 67% du PIB, reste conditionnée à la capacité du pays à maintenir ses recettes sans dépendre des sources exceptionnelles, à maîtriser l’élargissement de la protection sociale et à suivre de près les engagements liés aux partenariats public-privé et aux entreprises publiques.

Ce qu’il faut retenir

Le rapport esquisse en réalité une économie à deux vitesses. À court terme, la dynamique est solide et reconnue par les marchés, malgré les vents contraires venus du Moyen-Orient qui font remonter l’inflation. À moyen terme, la croissance devrait se stabiliser autour de 4% avant de se redresser à 4,3% en 2028, avec un rééquilibrage attendu vers la consommation des ménages, dont la progression est projetée à