
Le programme Moussalaha : un ancien détenu transformé sans dérive.
Hicham, après son arrestation aux Émirats arabes unis, a été extradé vers le Maroc où il a été condamné à une peine de huit ans de prison. Durant sa détention, il a obtenu son baccalauréat et s’est inscrit en licence de droit, validant son cursus jusqu’au sixième semestre.
TÉMOIGNAGE. Hicham a longuement partagé son expérience avec Médias24, racontant son arrestation à l’étranger, sa détention, le rejet initial de la déradicalisation, avant de parler de sa reconstruction personnelle et universitaire. Son récit offre un aperçu inédit sur le processus de déconstruction idéologique, les réalités de la vie en prison et de la réinsertion post-carcérale au Maroc.
Hicham n’était au départ pas destiné à connaître la détention. Élevé en aidant son père dans son épicerie à Salé, il développe très jeune une forte éthique de travail. En 2014, il obtient un diplôme de dessinateur métreur de bâtiment et travaille pendant un an pour une entreprise espagnole au Maroc, avant de tenter de se lancer dans l’entrepreneuriat.
En quête de nouvelles opportunités, il part pour les Émirats arabes unis. C’est là, après une année d’expatriation, que sa vie bascule avec son arrestation pour des liens avec une mouvance extrémiste. Hicham se souvient : « L’expérience de la prison à l’étranger, combinée à l’exil, a été d’une dureté extrême. » Isolé de sa famille qui ignorait tout de sa situation, il passe quatre mois en détention aux Émirats avant d’être extradé vers le Maroc. « C’était la période la plus sombre. J’étais dans un état de déni profond, incapable d’accepter ma situation, bien que je connaisse les raisons de mon arrestation. »
À son retour au Maroc, il est condamné à une peine de huit ans de prison.
Le déni initial face au miroir des « repentis » Hicham découvre le programme « Moussalaha » presque par hasard, en étant placé dans une cellule laissée vacante par un détenu participant à ce programme. À ce moment-là, il est en posture de rejet, ce qui est partagé par la plupart des détenus de son groupe idéologique. « Au départ, je refusais catégoriquement. Pour nous, participer à ‘Moussalaha’ était une trahison de nos convictions », explique-t-il. Le déclic intervient par l’observation et le dialogue. En prison, il échange avec des détenus rapatriés des zones de conflit en Syrie et en Irak. Leurs récits de retour « vaincus » et profondément repentis changent sa perspective. « En écoutant leurs témoignages sur l’enfer qu’ils ont vécu, j’ai réalisé que j’étais sur une trajectoire de dérive. Admettre que l’on s’est trompé après des années d’endoctrinement demande un courage immense. C’est ce qui m’a poussé, par curiosité intellectuelle, à m’inscrire au programme. »
La détention comme espace d’études et de création Hicham s’efforce de contrecarrer l’image classique des prisons : « Les gens s’imaginent souvent que le détenu passe ses journées dans le noir, recroquevillé sur ses genoux. Ma réalité a été tout autre. » En détention, il commence un véritable parcours universitaire. Après avoir obtenu son baccalauréat, il s’inscrit en licence de droit (en langue arabe) et réussi à valider jusqu’au sixième semestre, sortant juste avant l’obtention de son diplôme.
Concernant la déradicalisation, Hicham décrit un programme multidimensionnel (religieux, psychologique, économique, juridique et des droits de l’Homme) et souligne l’importance des cours visant à déconstruire des concepts théologiques erronés. « J’ai compris à ce moment-là que j’avais été sous une forme d’hypnose », dit-il avec du recul. En économie, les cours de gestion de projet, prodigués par M. Kassal, lui enseignent « la persévérance, le choix d’un projet réaliste et la gestion de l’échec. »
La réinsertion : du garage rénové au choix de la « Maâqouda » Dès le jour de sa libération, la Fondation Mohammed VI pour la Réinsertion des Détenus prend le relais. « Je pensais me reposer un mois ou deux, mais ils m’ont contacté immédiatement pour que je ne reste pas inactif », raconte-t-il. Pour l’aider à démarrer son activité, la Fondation a entièrement pris en charge l’achat et le financement de tout le matériel et des équipements nécessaires pour son commerce.
Malgré le peu de passage dans sa zone d’implantation à Salé, Hicham a choisi d’y installer son commerce, rénovant lui-même son petit espace de travail. Le commerce exhibe avec fierté « le drapeau marocain » et un « grand portrait du Roi Mohammed VI » accroché au mur, symbole de son attachement renouvelé à son identité nationale. Derrière le comptoir, l’équipement professionnel fourni par la fondation (réfrigérateur vertical, blenders et presse-agrumes) est complet. En cœur de l’établissement, une vitrine réfrigérée expose des « Maâqouda » (beignets de pommes de terre) et un assortiment d’ingrédients frais pour sandwiches, tandis que des pains traditionnels et des douceurs d’épicerie embellissent les étagères.
S’appuyant sur son expérience d’enfance auprès de son père épicier, Hicham a d’abord testé une laiterie. Face à une concurrence forte, il a fait preuve de pragmatisme et a réorienté son projet : « J’ai pivoté vers la restauration populaire rapide : la Maâqouda, les lentilles, les haricots blancs ou la Bissara. J’ai choisi des plats que je sais préparer moi-même de A à Z. Ainsi, je ne dépends d’aucun cuisinier et mon projet reste viable même si je dois travailler seul. » Son intégration économique progresse lentement, soutenue par un groupe de suivi WhatsApp créé par la Fondation, qui permet aux anciens détenus de consulter régulièrement des experts économiques.
L’intégration sociale demeure cependant un défi. « Les gens ont du mal à considérer votre histoire comme un passé. Ils vous jugent souvent selon vos actions présentes, ce qui demande un effort constant pour prouver sa réhabilitation. »
Un message de vigilance destiné à la jeunesse Aujourd’hui totalement détaché de son passé, Hicham a ressenti un choc en rouvrant son ancien compte Facebook après sa libération : « En relisant mes publications de la période 2013-2019, j’ai eu l’impression de lire les mots d’un étranger. J’ai mesuré la profondeur de l’embrigadement que j’avais subi. »
Enfin, Hicham partage trois conseils essentiels pour préserver la jeunesse des dérives extrémistes :
– L’écoute des parents : Il déplore de ne pas avoir prêté oreille à ses parents, qui tentaient de le prévenir sur ses fréquentations et ses idées.
– La méfiance envers les recruteurs virtuels : Il exhorte les jeunes à ne pas suivre d’inconnus sur les réseaux sociaux diffusant des discours radicaux depuis l’étranger. « Ces personnes veulent que vous soyez sourds à tout le monde, sauf à elles. »
– Le recours aux institutions officielles : Pour toute interrogation religieuse, il recommande de se tourner vers des institutions académiques et religieuses structurées au Maroc, telles que le Conseil Supérieur des Oulémas ou la Rabita Mohammedia des Oulémas.
