Maroc

Financement du Maroc vieillissant : chiffres inquiétants du HCP pour 2060


D’ici 2060, le Maroc pourrait compter environ 6,5 millions d’habitants supplémentaires, avec près d’un Marocain sur quatre ayant 60 ans ou plus. En 2024, les régimes de retraite ont collecté 66,8 milliards de dirhams de cotisations, mais ils ont versé 71,1 milliards de dirhams de prestations.


Le Maroc de 2060 ne manquera pas d’habitants, mais il pourrait faire face à un manque de cotisants, d’emplois formels et de marges budgétaires. D’après les récentes projections du Haut-Commissariat au Plan, notre analyse révèle comment une évolution qui semble abstraite aujourd’hui pourrait avoir des conséquences concrètes sur les revenus, les services publics, le marché du travail et les territoires dans les années à venir.

L’essentiel

D’ici 2060, le Maroc comptera davantage d’habitants, avec une augmentation significative des personnes âgées : presque un Marocain sur quatre aura alors 60 ans ou plus.
Le vieillissement de la population aura des répercussions sur des régimes de retraite déjà précaires et sur un système de santé qui devra gérer une augmentation des maladies chroniques et des situations de dépendance.
Les zones rurales subiront un double choc : une diminution de la population active, un départ des jeunes, un stress hydrique croissant et une agriculture de plus en plus vulnérable.
Le pays devra élargir sa base de cotisants, formaliser l’emploi, augmenter la participation des femmes au marché du travail et améliorer la productivité pour éviter que la transition démographique ne devienne une contrainte budgétaire durable.

Les détails

Le Haut-Commissariat au Plan a revu ses projections démographiques en se basant sur les résultats du recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2024. Cette mise à jour corrige les trajectoires définies après le recensement de 2014.

D’ici 2060, le Maroc pourrait compter environ 6,5 millions d’habitants supplémentaires. Bien que cela semble positif, cette croissance s’accompagnera d’un vieillissement accéléré de la population.

Il est crucial de ne pas se limiter à la seule question de la quantité d’habitants, mais également de s’interroger sur la structure d’âge de la population : combien seront en âge de travailler, combien dépendront des systèmes de santé et de retraite, et quels territoires conserveront les ressources humaines et économiques nécessaires pour y faire face.

Les prévisions du HCP envoient un avertissement clair. Le Maroc entre dans une phase où les enjeux relatifs aux retraites, à la santé, à l’emploi et au développement rural occuperont une place centrale dans les politiques publiques.

Vieillissement de la population : le principal fait démographique des prochaines décennies

Selon le scénario tendance, le taux d’accroissement annuel, évalué à 0,7 % en 2024, diminuera progressivement jusqu’à atteindre zéro à l’horizon 2060.

Parallèlement, la population de 60 ans et plus passera de 5 millions en 2024 à près de 10,9 millions en 2060. À cette date, près d’un Marocain sur quatre sera âgé de 60 ans ou plus. Ce vieillissement clair, selon le HCP, représente le principal fait démographique des décennies à venir.

Le Maroc comptera plus d’habitants, mais surtout davantage de personnes âgées. Cela modifiera en profondeur les besoins, tant publics que privés. Il sera nécessaire de fournir plus de soins et de suivi concernant les maladies chroniques, d’augmenter les revenus des retraités, de renforcer les services de proximité et d’implémenter des politiques favorisant l’autonomie.

Ce changement démographique intervient dans un contexte où le système social est déjà sous pression. En 2023, les régimes de retraite couvraient 4,8 millions d’actifs cotisants contre 1,42 million de bénéficiaires. Le ratio moyen était de 5 cotisants pour un retraité, mais avec des disparités marquées. Par exemple, il était de 7,5 à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), de 2,1 au régime des pensions civiles de la Caisse marocaine des retraites (CMR) et de 1,3 au Régime collectif d’allocation de retraite (RCAR).

En 2024, les régimes de retraite ont collecté 66,8 milliards de dirhams en cotisations mais ont versé 71,1 milliards de dirhams en prestations, illustrant ainsi un déséquilibre financier.

Les réserves de la CMR devraient être épuisées en 2031, celles de la CNSS en 2036 et celles du RCAR en 2052. La CIMR, quant à elle, aura des réserves plus stables jusqu’en 2045.

Le vieillissement ne concerne pas uniquement les caisses de retraite ; il a aussi des implications pour la santé. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) indique que 64,4 % des personnes âgées déclarent souffrir d’au moins une maladie chronique, et 45,7 % vivent avec une incapacité qui limite leurs activités quotidiennes. L’analphabétisme touche 71,6 % des plus de 60 ans, avec un taux atteignant 88,3 % en milieu rural.

Cela signifie que le Maroc ne sera pas seulement confronté à une hausse du nombre de personnes âgées, mais devra aussi adapter ses services pour répondre aux besoins d’une population nécessitant davantage de soins médicaux, de suivi des maladies chroniques, d’aide à domicile, de soins de proximité, de transport adapté, d’assistance administrative et d’un accès facilité à leurs droits sociaux.

Par ailleurs, plusieurs pays développés, tels que l’Italie, le Japon, l’Espagne, la Pologne ou la Corée du Sud, devraient dépasser un ratio de dépendance de 75 %. De tels niveaux existent déjà ou sont attendus dans diverses économies développées, qui jouissent généralement de revenus par habitant plus élevés, de systèmes de santé plus denses, d’infrastructures mieux réparties, d’une couverture sociale plus étendue et d’une productivité accrue.

Le Maroc se dirige vers une trajectoire démographique similaire, mais avec moins de marges budgétaires, un marché du travail vulnérable, une informalité élevée et des territoires ruraux affaiblis. C’est cet écart entre l’ampleur du choc démographique et la préparation économique qui rend la situation alarmante.

Le rural face au double choc de la dépendance et du climat

En 2060, la population rurale se composera de 54,4 % de personnes âgées de 15 à 59 ans et de 26,1 % de personnes de 60 ans et plus. Le ratio de dépendance atteindra près de 84 personnes de moins de 15 ans ou de 60 ans et plus pour 100 personnes âgées de 15 à 59 ans.

Cependant, ce ratio ne rend pas compte de la dépendance économique réelle, étant donné que les 15-59 ans ne sont pas tous actifs. Certains peuvent être au chômage, inactifs, étudiants, sous-employés ou travaillant dans l’informel sans revenu stable.

Si l’emploi formel et productif ne progresse pas assez rapidement, la charge réelle pesant sur les actifs en emploi sera plus lourde que ne le laisse présager le seul ratio démographique.

Les zones rurales accumulent plusieurs vulnérabilités. Leur population totale diminuera, passant de 13,7 millions en 2024 à environ 10,8 millions en 2060. Leur population en âge de travailler baissera de 7,9 millions à 5,9 millions. La proportion de personnes âgées augmentera alors que les jeunes quitteront les campagnes pour les villes.

Ce vieillissement rural survient dans un contexte de sécheresse, de stress hydrique et d’incertitude agricole. Selon la Banque mondiale, le Maroc dispose d’environ 620 m³ d’eau par habitant par an, le plaçant déjà en situation de stress hydrique structurel. Ce chiffre pourrait descendre en dessous de 500 m³ par habitant d’ici 2030, seuil associé à une pénurie absolue.

La pression sur l’agriculture est d’autant plus importante que ce secteur emploie 24,5 % de la population active. L’agriculture pluviale occupe près de 80 % des surfaces cultivées et demeure particulièrement sensible aux sécheresses et au stress hydrique.

Le choc démographique rural se conjugue à un choc climatique. Les zones rurales devront faire face à une population vieillissante, une diminution des jeunes, une raréfaction de l’eau, des revenus agricoles incertains et une augmentation des migrations vers les villes.

Ces dynamiques accentueront également la pression sur les zones urbaines. La population urbaine pourrait atteindre environ 32,5 millions en 2060, soit près des trois quarts de la population totale. Les villes devront répondre à une demande croissante en matière d’emplois, de logements, de transports, de soins, d’éducation et de services sociaux.

Ce que le Maroc doit préparer dès maintenant

Le Maroc ne peut pas se contenter de disposer d’une population en âge d’activité. Il doit transformer cette population en travailleurs productifs, formels et cotisants. En l’absence d’emplois formels, il n’y a pas de cotisations adéquates, pas de droits sociaux solides ni de base durable pour financer les retraites, la santé et les soins aux dépendants.

L’informalité laisse une grande partie des actifs dans des situations professionnelles peu rémunératrices et exposées. Le taux d’activité des femmes demeure limité, autour de 20 %, et plus des deux tiers des femmes actives travaillent dans l’informel.

L’emploi féminin se présente donc comme un levier essentiel. Dans une économie vieillissante, laisser une part significative des femmes en dehors du marché du travail représente une perte économique et budgétaire. Le Maroc devra élargir sa base d’actifs occupés et cotisants.

La formalisation de l’emploi est tout aussi critique. Une économie peut avoir des millions d’actifs sans disposition d’une base contributive adéquate. Cela se produit lorsque l’emploi est instable, non déclaré ou d’une productivité faible. La formalisation ne doit pas se limiter à des logiques de contrôle, elle doit passer par la simplification administrative, la réduction des coûts d’entrée dans l’économie formelle, l’accès au financement, la protection sociale progressive, une fiscalité adaptée aux petites unités et l’accompagnement des indépendants.

La productivité sera également essentielle pour soutenir cette transition. Alors que la croissance de la population active ralentit, la croissance économique ne peut plus uniquement dépendre de l’augmentation du nombre de travailleurs. Elle doit s’orienter davantage vers la qualité de l’éducation, de la formation, des investissements productifs, de la technologie et de l’élévation des standards industriels.

Les systèmes de retraite et de santé devront aussi être réformés avant que le vieillissement ne devienne fortement perceptible. Cela nécessitera une préparation préalable et un élargissement de l’assiette des cotisants. Le système de santé doit changer de paradigme, en mettant l’accent sur la prévention, les soins à domicile, la prise en charge des maladies chroniques, la santé mentale, les services de proximité et l’adéquation des infrastructures aux personnes âgées.

Le développement rural doit aussi devenir une priorité. Le vieillissement et les enjeux climatiques nécessitent d’abandonner une vision uniquement exploitante des campagnes. Celles-ci ne devraient plus être considérées comme de simples réservoirs de main-d’œuvre et de produits agricoles, mais comme des territoires d’investissement, dotés d’un accès sécurisé à l’eau, d’activités diversifiées, de services de santé de proximité, d’écoles de qualité, de routes, d’une couverture numérique, de petites villes intermédiaires et de chaînes de valeur locales susceptibles de maintenir une partie des jeunes sur place.

Enfin, l’État ne pourra pas assumer à lui seul les coûts du vieillissement. Le secteur privé doit contribuer à la création d’emplois, de richesses, d’augmentations de productivité et aux nouvelles cotisations nécessaires pour alimenter les systèmes sociaux. Cela requiert une amélioration du climat des affaires, de l’investissement privé, de l’accès au financement, de la concurrence, de la réduction des délais administratifs, de la qualité du capital humain et de la capacité du pays à développer des entreprises plus productives. Sans un secteur privé dynamique, la transition démographique pourrait se transformer en une contrainte budgétaire persistante.