
Vague de chaleur : quelles adaptations urbaines et moyens envisagés ?
Pour commencer notre reportage, nous avons contacté Simon De Muynck, coordinateur du Centre d’écologie urbaine et collaborateur scientifique à l’ULB. Ce spécialiste des questions climatiques nous a donné rendez-vous à Forest, l’une des 19 communes bruxelloises. « Bonjour » nous lance-t-il lorsque nous le rejoignons au Parc Duden, un des espaces verts bien connus des Bruxellois. Avec une superficie de 24 hectares, ses pelouses et ses grands arbres en font un lieu de détente, de sports et de jeux pour de nombreux habitants de la commune. « Nous sommes ici dans un îlot de fraîcheur, c’est-à-dire un espace qui va rafraîchir en ville et qui est plus frais que les alentours », nous explique Simon De Muynck. Au-dessus de nos têtes, se dressent des centaines d’arbres à hautes tiges avec des couronnes qui apportent beaucoup d’ombre. « La température de l’air est ici moins élevée et la température ressentie est également moins élevée. Il y a moins de lumière qui passe et l’évapotranspiration des arbres apporte du confort », souligne ce spécialiste des questions climatiques.
Nous prenons ensuite la direction de la rue du Midi, en plein centre de Bruxelles. Autre décor, autre chaleur. Ici, il n’y a que des bâtiments. À quelques mètres de nous, un arbre, de petite taille, presque inexistant dans ce quartier où le béton domine. « Cet endroit est l’exemple parfait d’un îlot de chaleur », déclare Simon De Muynck. « La température de l’air est de 33 degrés, soit 5 degrés de plus que dans le parc où nous étions tout à l’heure. » En poussant le calcul un peu plus loin, notre interlocuteur ajoute : « Si l’on prend en compte la température de l’air et l’humidité, c’est même une différence de 10 degrés en ressenti. C’est énorme ! »
En ville, la chaleur se fait encore plus ressentir qu’à la campagne. Une étude datant de 2018 et publiée par Bruxelles Environnement l’affirme. « Les températures de l’air sont plus élevées de 3°C en moyenne au centre de la Région qu’à ses alentours ruraux en été. » Un phénomène qui porte un nom : « les îlots de chaleur ». « Lorsque certaines conditions spécifiques sont réunies, la température de l’air pendant la nuit peut être jusqu’à 10°C plus élevée dans les villes que dans les zones rurales ou forestières avoisinantes, ou par rapport aux températures moyennes régionales. Ce phénomène est connu sous le nom d’îlot de chaleur urbain », précise Bruxelles Environnement.
Ce phénomène des îlots de chaleur est dû à plusieurs facteurs. Parmi eux, le remplacement de sols végétalisés et perméables par des bâtiments ou du revêtement au sol. Selon Bruxelles Environnement, cela implique :
– La réduction de la couverture végétale et la multiplication des murs verticaux augmentent la surface collectant le flux radiatif solaire ;
– L’utilisation de matériaux de couleurs sombres pour les routes et les bâtiments (et donc un albédo plus faible dans les zones urbaines) entraîne une absorption plus importante de l’énergie solaire incidente ;
– Les effets de piégeage de rayonnement à l’intérieur des rues-canyons dans le centre de la ville sont à l’origine d’une augmentation de la température dans ces rues : étant donné la structure en trois dimensions de la rue, les rayonnements réfléchis ne sont pas directement émis dans l’atmosphère mais restent coincés à l’intérieur de la rue ; l’orientation et la pente des rues (et l’exposition au soleil et aux vents liée) influencent également l’importance de l’élévation de la température ;
– La capacité de l’environnement direct à abaisser les températures journalières par évaporation ou évapotranspiration (eau et plantes) et par ombrage est réduite.
Ce phénomène d’îlot de chaleur est également à mettre en lien avec des facteurs socio-économiques. L’équipe Décrypte de la RTBF l’a démontré dans un article intitulé : Les pauvres au chaud, les riches au frais. En croisant plusieurs données, les journalistes ont pu montrer que les quartiers les plus chauds sont généralement ceux bénéficiant d’un revenu économique plus faible. Des quartiers souvent plus densément peuplés et sur le territoire desquels les zones végétalisées sont moins nombreuses.
Afin de lutter contre ces différences socio-économiques, la région bruxelloise a mis en place ces dernières années plusieurs dispositifs comme les contrats de quartiers durables. Il s’agit de financements principalement régionaux dont les communes peuvent bénéficier pour améliorer la qualité de vie des habitants et répondre aux besoins du quartier. La démarche environnementale est au centre de toutes les actions.
La commune de Forest a pu en bénéficier. « Chez nous, ce sont 12,5 millions d’euros de la Région bruxelloise qui ont été dégagés contre 1,5 million d’euros d’investissement par la commune », détaille Alain Mugabo, premier échevin Ecolo en charge de la ville Verte à Forest. « Sur la rénovation urbaine, entre 2019 et 2024, ce sont 1,5 hectares d’espaces qui ont été débétonnés. C’est l’équivalent de deux terrains de football. Une part significative de ce travail a été réalisé grâce aux contrats de quartier durable. »
Aujourd’hui, il n’y a plus qu’un seul contrat de quartier durable en cours sur la commune de Forest. Dans sa déclaration de politique régionale, le gouvernement bruxellois affirme « qu’une attention particulière sera donnée à la préservation de la biodiversité et de la nature dans son ensemble. Il s’agira d’intégrer davantage la question environnementale dans les textes encadrant l’aménagement du territoire, dont la perméabilité du sol, et de mettre en place un Plan Nature 2.0 qui constituera un véritable Pacte vert pour Bruxelles. »
Contacté, le cabinet d’Ans Persoons (Vooruit), secrétaire d’État bruxelloise à l’Environnement, au Climat et à la Rénovation urbaine, nous précise que « le rafraîchissement de la ville est un enjeu essentiel pour Bruxelles. Pour y parvenir, nous avons besoin d’une approche globale. » À ce titre, le gouvernement bruxellois a adopté « le Plan renature » qui consiste à restaurer de la nature et à renforcer sa présence en ville. Pour la secrétaire d’État, le constat est évident : les espaces verts sont répartis de manière inégale entre le nord et le sud de Bruxelles. C’est pourquoi elle appelle à la responsabilité de tous les acteurs, y compris Bruxelles Mobilité et les communes, pour planter des arbres dès qu’un chantier doit être réalisé.
Cette promesse de la Région bruxelloise d’accorder plus de place à la nature en ville ne lève pas toutes les inquiétudes des autorités locales. C’est ce qu’exprime Alain Mugabo : « On sait que le gouvernement veut simplifier les dispositifs régionaux en fusionnant les contrats de quartier et les contrats de rénovations urbaines. Ils veulent fusionner les deux dispositifs, ce qui, a priori, n’est pas une mauvaise chose pour simplifier le paysage institutionnel. Mais dans le même temps, le gouvernement veut faire des économies d’un milliard d’euros. Nous avons assez peur que ces économies touchent les contrats de quartier. »
Car grâce à ces contrats de quartier, la commune finance des emplois directs au sein de son administration mais aussi des projets dans des associations locales, assure l’échevin.
Du côté du cabinet de la Secrétaire d’État, on nous indique que six contrats de quartiers sont en cours de mise en œuvre sur l’ensemble du territoire régional et douze sont en cours d’exécution. Ce qui porte le total à 98 contrats de quartiers depuis leur création en 1993. « Il est prévu de lancer une nouvelle série de trois contrats de quartier encore sur cette législature, mais les détails doivent encore être discutés au sein du gouvernement », précise le cabinet.
Retirer le béton des villes, créer des espaces verts, voilà une stratégie. Une autre consiste à conserver les espaces verts existants. Un dilemme illustré par la friche Josaphat, située à la limite entre Schaerbeek et Evere. Ce terrain qui s’étend sur 24 hectares et traversé par les rails, est une ancienne gare de triage. Aujourd’hui, le site abrite un millier d’espèces différentes de biodiversité, comme des oiseaux, des abeilles et des papillons. La Région bruxelloise souhaite y construire 500 logements sur environ la moitié du site.
Un projet contre lequel s’oppose l’association « We are nature ». L’un de ses administrateurs, Jean-Baptiste Godinot, nous emmène sur place pour nous montrer la richesse et l’intérêt de conserver cette friche en l’état. Avant de pénétrer sur le site, Jean-Baptiste Godinot sort devant nous son appareil pour mesurer la température au sol. Résultat : 46,7 degrés. Nous avançons alors de quelques mètres et une fois à l’entrée de la friche, appareil de nouveau à la main, notre guide ressort son appareil de mesure. L’écran indique 32,6 degrés. Soit 14 degrés de moins que la température prise avant d’entrer dans la friche.
« Cet endroit est aujourd’hui un îlot de fraîcheur. Dans 20 ans, avec des températures encore plus élevées, cette friche sera
