Belgique

« Les États-Unis, jadis modèle en droits humains, ne le sont plus : réponse de Washington à la France »

La France et les États-Unis, bien que traditionnellement alliés partageant des valeurs communes en matière de droits humains et de démocratie, connaissent actuellement des relations tendues au sein des Nations unies, particulièrement lors de la désignation du représentant onusien sur ces questions. Cet affrontement se déroule sur la scène internationale.

Le 24 juillet, l’Assemblée générale de l’ONU a voté pour la reconduction de Volker Türk en tant que Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme. La majorité des États a soutenu cette reconduction, à l’exception des États-Unis et de quelques autres pays souvent critiqués pour leurs violations des droits humains, tels que la Corée du Nord, la Russie et Israël.

Le représentant des États-Unis a qualifié cette prolongation de « copinage classique à l’ONU », décrivant « un secrétaire général sortant en train de conclure un accord d’arrière-salle pour remettre à son ami de longue durée un paiement exécutif de quatre ans ». Cette caricature n’a cependant pas eu d’impact significatif, puisque l’Assemblée a largement approuvé le renouvellement du mandat de Volker Türk, avec 144 voix pour et 10 contre. Parmi les pays ayant voté « non », on retrouve l’Argentine, la Corée du Nord, Israël, le Mali, la Russie et les États-Unis.

Selon le Strasbourg Policy Center, « la critique du bureau du Haut-Commissaire peut rapidement devenir une critique de l’ensemble du mécanisme onusien des droits humains. Les États-Unis présentent de plus en plus ce dispositif comme vulnérable à la politisation, et ce vote leur a offert l’occasion de réaffirmer cette position publiquement ». Ses défenseurs soutiennent qu’un haut-commissaire efficace ne peut éviter de dénoncer les abus, même lorsqu’ils impliquent des États puissants ou des alliés.

Raoul Delcorde, professeur à l’UC Louvain et ancien ambassadeur de Belgique, explique que « les Américains en veulent à Türk parce qu’il n’a pas été assez vigoureux à l’égard de l’Iran ou de Cuba », mais aussi parce qu’il avait Israël dans le viseur en raison de la situation à Gaza.

Un message posté sur X par la mission française auprès des Nations unies à Genève a enflammé les tensions : « Les États-Unis étaient autrefois un modèle en matière de droits humains. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, ils se retrouvent aux côtés de la Corée du Nord, du Nicaragua, du Mali et de la Russie. Isolés. Et le monde ne les écoute plus ».

Ce message était accompagné du tableau de vote de l’assemblée, soulignant l’isolement relatif des États-Unis. En réponse, les États-Unis ont boycotté la prise de parole de l’ambassadeur de France au Conseil de sécurité. L’ambassadeur adjoint des États-Unis a déclaré : « Nous ne lui accorderons pas le privilège d’écouter ses divagations politisées tant qu’il n’aura pas renoncé à sa rhétorique condescendante et irrespectueuse et qu’il ne se comportera pas d’une manière digne de son siège au sein de ce Conseil ». Avant de quitter la salle, Dan Negrea a rappelé que « les États-Unis ont toujours soutenu la France dans tous les conflits où sa liberté a été menacée ».

Raoul Delcorde exprime sa stupéfaction face à cet incident : « C’est tout à fait rare que deux alliés, deux partenaires du camp occidental au sein du Conseil de sécurité, se livrent à une altercation suivie de ce qu’on appelle dans le jargon onusien le walkout, c’est-à-dire le départ de la délégation américaine. Je n’ai jamais vu ça ». Il ajoute : « Je savais qu’il y avait des tensions entre les délégations françaises et américaines depuis un certain temps, mais là, c’est le paroxysme ».

Pour le diplomate, Washington a voulu marquer le coup face à la France : « C’est non seulement une manière de rétorquer aux Français, mais c’est aussi une façon de les mettre en garde en leur disant que, tant que vous continuez à faire la morale au reste du monde, vous vous exposez à des réactions du même style de notre part. On est arrivé à un point assez préoccupant pour un observateur onusien ». Raoul Delcorde est convaincu que l’ambassadeur français Jérôme Bonnafont cherchera à apaiser les tensions : « Je connais la cuisine intérieure du Conseil de sécurité : toutes les résolutions du Conseil de sécurité font l’objet d’une concertation entre pays occidentaux. L’Américain et le Français se voient quotidiennement. Il se fait qu’aujourd’hui l’Américain est sur des positions très difficilement compatibles avec celles de la France. Mais le contact reste permanent entre eux. Après le camouflet qu’il a reçu, l’ambassadeur de France ne peut pas laisser les choses se dégrader. Il doit réamorcer le dialogue ».

Une source diplomatique française citée par l’AFP a confirmé : « Les différences d’appréciation sur un vote ne remettent pas en cause la qualité de notre relation ni notre capacité à travailler ensemble ».

Cet incident met en lumière la détérioration des relations entre les partenaires du camp occidental. Raoul Delcorde constate que « les tensions ne font qu’augmenter », citant le fossé qui sépare les États-Unis des autres pays occidentaux sur les guerres menées à Gaza ou en Iran. Il souligne que « le président Trump considère le multilatéralisme comme du bavardage diplomatique. Il a très peu de considération pour cette approche des relations internationales. En réalité, le multilatéralisme n’intéresse les Américains que s’il est compatible avec leur vision du monde ».

Cette instrumentalisation de l’ONU affaiblit la seule organisation universelle, au bénéfice de nations qui n’apprécient guère certaines normes internationales. Raoul Delcorde déclare : « Les puissances émergentes, comme la Chine et la Russie, se réjouissent de l’affaiblissement du Conseil de sécurité. Ils doivent observer cette querelle franco-américaine avec beaucoup de plaisir. Pour nous les Européens, et les Belges en particulier, c’est assez attristant. Je suis affligé par ce qui vient de se passer ».

Au-delà de la querelle diplomatique et de la mise en cause personnelle de Volker Türk, les États-Unis ont les moyens d’affaiblir concrètement le système onusien. Raoul Delcorde rappelle : « Il n’y a pas que la rhétorique, il y a le financement. Quand les Américains réduisent leur contribution au budget de l’ONU, ça se fait ressentir immédiatement ».