
Incendie d’entrepôts du géant russe de l’e-commerce : l’Ukraine frappe le Kremlin.
Le bruit des drones, les explosions successives et d’énormes colonnes de fumée noire s’élevant dans le ciel : tel est le spectacle qu’ont filmé certains habitants de Saint-Pétersbourg depuis leur immeuble et diffusé sur les réseaux sociaux ce vendredi matin. Des drones ukrainiens ont de nouveau ciblé un immense entrepôt de la société d’e-commerce russe Wildberries.
Wildberries est la plateforme de commerce en ligne la plus prisée en Russie. Elle est devenue l’équivalent d’Amazon dans le pays, grâce à son large éventail de produits et à ses livraisons rapides à travers tout le territoire. L’entreprise déclare traiter plus de 20 millions de transactions par jour.
Dans un contexte économique russe en pleine modernisation et diversification, Wildberries est qualifiée de « licorne », une entreprise technologique en forte croissance, selon Laetitia Spetschinsky, spécialiste de la Russie à l’UC Louvain. « C’est l’élément le plus visible, le plus important, puisqu’elle représente la principale plateforme d’e-commerce et un moteur dans la production de richesses en Russie. »
Cependant, l’entreprise ne se contente pas de livrer des produits de consommation courante aux ménages russes. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky accuse Wildberries d’approvisionner l’armée russe « avec des composants de drones, des équipements de navigation et des matériels militaires ».
« La validation de cette affirmation ne peut être faite que par les services de renseignement », réagit prudemment Laetitia Spetschinsky. Elle ajoute néanmoins : « Ce serait assez crédible, puisque pratiquement tout, dans l’économie nationale, y compris dans l’économie civile, sert à l’économie de guerre. On peut prendre l’exemple de sociétés de producteurs de couches-culottes dont les produits sont réutilisés dans les drones Geran. C’est avéré. Donc, tout a potentiellement un double usage. Il est logique que Zelensky utilise cet argument pour frapper ce qui est en réalité un des bijoux de la couronne de la modernisation de l’économie russe. »
Le Kremlin, de son côté, affirme que Wildberries ne fait pas partie des fournisseurs de l’armée russe.
Cependant, selon Serhii Kuzan, président du Centre ukrainien pour la sécurité et la coopération, cité par la BBC, la plateforme permet l’achat de certains équipements militaires. Des Russes y achètent des talkies-walkies, des composants de drones ou encore des gilets pare-balles, assure cet ancien conseiller du ministère de la Défense ukrainien. Des blogueurs russes rapportent que des équipements sont achetés en ligne par des bénévoles pour être ensuite envoyés sur le front.
Sur la plateforme, il est également possible d’acheter « des bobines de fibres optiques », précise Ulrich Bounat, spécialiste de l’Ukraine sur FranceInfo. « L’Amazon russe est une plateforme utilisée par des unités de l’armée russe pour envoyer sur les fronts des parties de drones, des équipements militaires. »
« La logistique russe est toujours ce qui fait basculer le sort de la guerre. Les distances, les coûts, la corruption, l’insatisfaction, les mutineries, tous ces éléments ont mis l’armée russe en difficulté et ont contraint le pouvoir à baisser les armes », souligne un expert.
La nouvelle stratégie ukrainienne cible en priorité la logistique russe, que ce soit les routes de Crimée, le secteur énergétique ou, à présent, les entrepôts du commerce en ligne. « La logistique est historiquement le talon d’Achille des opérations militaires russes », rappelle Laetitia Spetschinsky. « La logistique russe est toujours ce qui fait basculer le sort de la guerre. Les distances, les coûts, la corruption, l’insatisfaction, les mutineries, tous ces éléments, qui ne sont pas ceux du front directement, sont toujours ceux qui ont mis l’armée russe en difficulté et qui, in fine, ont contraint le pouvoir à baisser les armes. Je pense que les Ukrainiens connaissent bien mieux l’histoire russe que nous, et que c’est exactement ce qu’ils se sont dit lorsqu’ils ont décidé d’adapter leur stratégie. »
Wildberries représente pour l’Ukraine un triple objectif : militaire, économique et politique. « En frappant Wildberries, l’Ukraine entraîne un coût politique pour le Kremlin », analyse Laetitia Spetschinsky. Jusqu’à récemment, le président Vladimir Poutine pouvait se vanter d’avoir préservé une grande partie de la société russe des pires conséquences de la guerre. À Moscou ou à Saint-Pétersbourg, la vie se poursuivait plus ou moins normalement, malgré les affrontements en Ukraine.
Depuis que Kiev a développé ses nouveaux drones à moyenne et longue portée, la situation a changé. Ces dernières semaines, des raffineries et des stocks de carburants ont été réduits en cendres dans les faubourgs des grandes villes. À présent, ce sont les entrepôts remplis de biens de consommation qui sont en proie aux flammes.
Dans ces entrepôts, il ne s’agit pas seulement de produits chinois, mais aussi de la production d’entreprises russes, parfois des PME qui se sont développées grâce au commerce en ligne. Ces entrepreneurs « sont particulièrement impactés », note Laetitia Spetschinsky, « tout comme les employés des stations-service à travers le pays qui ont été les premières victimes des frappes ukrainiennes sur les raffineries. En bout de ligne, cela a créé une cascade de faillites, de chômage, de tensions sociales. »
C’est probablement un des effets recherchés par l’Ukraine : « Il ne s’agit pas seulement de heurter les intérêts du pouvoir, les intérêts de l’oligarchie ou simplement des milieux d’affaires, mais également de créer une frustration, une disruption dans la société qui amène la guerre au cœur des foyers russes en frappant des infrastructures critiques. »
Ces frappes ne provoqueront pas un soulèvement de la population, précise la spécialiste, mais elles vont « contraindre chaque consommateur russe à se poser la question de la nécessité de cette guerre, de sa légitimité et de la validité des choix du Kremlin. C’est une question que les gens ne se sont pas posée jusqu’à présent, simplement parce que le discours était clair : c’est une guerre imposée de l’extérieur et un mal nécessaire contre lequel la Russie se devait de lutter. Aujourd’hui, le questionnement qui émerge avec ces frappes sur les raffineries ou sur les entrepôts logistiques de l’e-commerce, c’est celui du bon sens de la décision de mener la guerre en Ukraine. »
Les frappes sur les entrepôts ont probablement entraîné des pertes équivalentes à plusieurs milliards d’euros pour les importateurs et les producteurs russes. Parmi les élites économiques russes, le mécontentement à l’égard du Kremlin pourrait se faire entendre plus fortement. « Il y a pas mal d’entrepreneurs qui s’expriment désormais », témoigne la spécialiste de l’UC Louvain. « À mon avis, c’est dans cette tranche de la société qu’on voit le mécontentement qui a le plus d’effet sur le centre des décisions politiques. Ce n’est pas le soulèvement populaire par manque de produits à acheter qu’il faut suivre, mais plutôt le ras-le-bol des milieux d’affaires qui sont soumis à une pression extraordinaire depuis cinq ans. »
Laetitia Spetschinsky prend l’exemple de l’obligation qui s’impose désormais aux raffineries de financer elles-mêmes leur protection anti-drone : « C’est un coût additionnel pour ces entreprises qui sont déjà en difficulté à cause de la guerre. Cela peut créer à terme un mouvement de ras-le-bol dans le monde de l’entreprise, dans les milieux d’affaires russes, qui n’en peuvent plus. Ils sont déjà écrasés par les sanctions et doivent se recycler dans le contournement de ces sanctions et l’exploration vers de nouveaux marchés en Asie. »
Ces entrepreneurs réalisent à quel point la mise en difficulté de Wildberries vise directement le Kremlin. L’entreprise a été fondée en 2004 par Tatiana Kim, considérée comme la femme la plus riche de Russie. Ancienne enseignante d’anglais et mère de sept enfants, elle dirige aujourd’hui une fortune de plus de 7 milliards d’euros, selon le magazine Forbes.
Mais au-delà de cette belle histoire de réussite personnelle, Laetitia Spetschinsky souligne que la création de ce champion national du commerce en ligne est « clairement une initiative politique pour dynamiser l’économie russe et surtout pour la diversifier. Le talon d’Achille de l’économie russe, c’est son absence de diversification et sa vétusté jusqu’au troisième mandat présidentiel de Vladimir Poutine. L’émergence d’un groupe d’e-commerce moderne sous l’impulsion du centre politique et confié à des proches de Vladimir Poutine est une relative nouveauté dans le paysage économique. »
Derrière le succès de la plateforme sur le marché russe, il faut donc voir la main de Vladimir Poutine : « C’est quelque chose qu’on retrouve à travers tous les secteurs de l’économie en Russie », détaille la spécialiste. « C’est la marque de fabrique du système russe d’avoir toujours cette impulsion politique qui détermine les grandes orientations. Le pouvoir les confie alors à une poignée de personnalités dans un système qui reste vertical. C’est quelque chose qu’on peut voir à la fois dans le domaine de l’e-commerce, mais aussi dans le domaine du gaz naturel liquéfié ou du charbon. »
Avec les entrepôts
