
Des dizaines de bâtiments de l’État abandonnés : enquête sur une gestion questionnable.
À Woluwe-Saint-Pierre, le bourgmestre Benoît Cerexhe a appliqué plus de 300.000 euros de taxes sur immeubles inoccupés au SPF Pensions pour avoir laissé un bâtiment vide pendant plusieurs années. En attendant, 385.000 m², l’équivalent de 55 terrains de football, gérés par la Régie des bâtiments restent toujours vides en Belgique.
Un bâtiment inoccupé continue de coûter de l’argent public. Son entretien, sa sécurité, sa maintenance et le paiement des taxes communales pour les immeubles vides sont nécessaires.
À Woluwe-Saint-Pierre, le bourgmestre Benoît Cerexhe (Les Engagés) a imposé plus de 300.000 euros de taxes sur immeubles inoccupés au SPF Pensions pour avoir conservé un bâtiment vide pendant plusieurs années.
> « On entend des discours où on nous demande de racler les fonds de tiroirs… et là, on laisse un immeuble d’une telle valeur à l’abandon pendant des années. »
Le bourgmestre a également interpellé le SPF Pensions, sans succès : « J’ai écrit à plusieurs reprises au SPF Pensions. Après cinq ans, on me répond toujours qu’on ne sait pas encore quel va être l’avenir de ce bâtiment. »
### Une gestion éclatée
Au cours de notre enquête, un premier problème apparaît : l’État fédéral ne gère pas tous ses bâtiments de manière centralisée. Certains services publics jouissent d’une autonomie immobilière, comme le SPF Pensions, qui gère son propre patrimoine immobilier. Néanmoins, la majorité des biens publics fédéraux est sous la responsabilité de la Régie des bâtiments.
En conséquence, il n’existe pas de gestion complètement centralisée, et pendant longtemps, l’État n’a pas eu une vision claire de son propre patrimoine immobilier.
### » Les choses vont trop lentement »
La ministre en charge de la Régie des bâtiments, Vanessa Matz (Les Engagés), reconnaît les lenteurs du système.
> « Les choses vont trop lentement. »
« Souvent, nous sommes dans l’attente de savoir si telle administration a encore besoin de ce bâtiment dans le futur », explique Vanessa Matz.
« C’est vrai que les choses ne vont pas vite. Elles vont même trop lentement pour le moment, c’est clair. C’est pour cette raison que dès que je suis arrivée, je me suis dit : on y va. Les administrations ne répondent pas, c’est qu’elles n’ont pas vraiment besoin de cet immeuble, et on met en vente si personne n’est intéressé par l’affectation de ce bâtiment. »
Selon plusieurs sources interrogées durant l’enquête, la Régie des bâtiments fonctionne comme une énorme machine administrative. Les procédures de marché public sont lourdes, les délais sont longs, et certains projets doivent encore être validés politiquement. Plusieurs interlocuteurs évoquent aussi un manque de personnel technique et des difficultés structurelles internes.
> « Ce n’est pas acceptable. »
Certains dossiers immobiliers peuvent ainsi prendre plusieurs années avant qu’une décision de vente ou de rénovation ne soit prise.
Vanessa Matz reconnait que ce n’est pas normal :
> « Il n’est pas acceptable que pendant des années, on ait des bâtiments qui sont vides, qui ne sont pas entretenus. Ça coûte de l’argent. On demande des efforts aux citoyens et l’État ne serait pas exemplaire dans sa propre gestion. »
### Vendre trop vite peut faire perdre du budget à la Régie
L’ancien secrétaire d’État à la Régie des bâtiments, Mathieu Michel (MR), pointe une difficulté budgétaire structurelle. Selon lui, lorsqu’un bâtiment est vendu, l’argent ne revient pas automatiquement à la Régie pour financer de nouveaux projets immobiliers. En pratique, les recettes non dépensées dans l’année sont reversées au budget général de l’État.
Résultat : la Régie des bâtiments hésite parfois à accélérer certaines ventes, car elles risquent de réduire les moyens budgétaires pour leurs futurs investissements immobiliers.
Autrement dit, vendre un bâtiment peut parfois fragiliser la capacité d’investissement future de l’administration.
### Le grand chantier de Vanessa Matz : un cadastre numérique
Pour tenter de remettre de l’ordre dans cette immense machine immobilière, Vanessa Matz a lancé en octobre dernier un nouveau cadastre numérique du patrimoine fédéral. L’objectif est de centraliser les données, mieux identifier les bâtiments vides, suivre l’occupation des immeubles et accélérer les décisions de vente ou de réaffectation. La ministre évoque un « outil de transparence administrative » et un « outil de bonne gestion d’un portefeuille énorme. »
### Un outil encore imparfait
Cependant, sur le terrain, plusieurs limites apparaissent déjà. Tout d’abord, ni les journalistes ni les citoyens n’y ont encore accès. Seuls les parlementaires fédéraux peuvent actuellement consulter le cadastre. Ensuite, plusieurs députés signalent avoir rencontré des difficultés techniques pour s’y connecter.
La députée Ecolo Sarah Schlitz affirme :
> « J’ai envoyé des mails pour avoir ces accès, on ne m’a jamais répondu… »
> « On voudrait faire en sorte que les parlementaires laissent tomber, qu’on ne s’y prendrait pas mieux. »
La députée Ecolo Claire Hugon Lecharlier a également rencontré des problèmes similaires :
> « J’ai interpellé les services de la Chambre pour qu’ils m’aident et ils n’étaient même pas au courant qu’ils étaient censés fournir cette assistance. J’ai averti la ministre. Quand j’ai fait mon intervention, je lui ai dit : je trouve que c’est un bon outil, mais pour l’instant, je n’ai pas réussi à m’y connecter. » Elle a finalement pu obtenir l’accès.
Même les élus qui utilisent l’outil reconnaissent certaines limites pratiques. La députée PS, Marie Meunier, explique :
> « Si je veux savoir dans ma région combien de bâtiments sont vides, je dois aller vérifier chaque adresse une par une. Ce n’est pas très intuitif. C’est peu pratique. »
Vanessa Matz reconnait que le système ne permet pas encore, à ce stade, d’afficher facilement tous les bâtiments vides via un simple filtre de recherche. La Régie pourrait améliorer cela dans les mois à venir.
### Toujours beaucoup de bâtiments vides
Le cadastre était censé accélérer la gestion des bâtiments vides. Cependant, les chiffres évoluent peu : avant la création du cadastre, 6 % des bâtiments étaient inoccupés. Aujourd’hui, ce chiffre atteint 5,5 %.
La ministre promet une amélioration progressive de l’outil et assure vouloir accélérer les ventes des bâtiments inutilisés. Environ 50 bâtiments auraient été vendus au cours de l’année 2025.
En attendant, 385.000 m², l’équivalent de 55 terrains de football, gérés par la Régie des bâtiments restent toujours inoccupés en Belgique.
