
Eya Bouteraa à la Presse : « L’aspect sociétal prime toujours… »
« A voix basse », 3e film de Leyla Bouzid, est actuellement dans les salles et a été auréolé de distinctions au festival du film méditerranéen de Malte, fin juin 2026. L’actrice principale, Eya Bouteraa, a reçu le « Prix spécial du jury » attribué lors de ce festival.
« A voix basse », le troisième film de Leyla Bouzid, poursuit son chemin en Tunisie et à l’international. Actuellement projeté dans les salles, ce long métrage a reçu plusieurs distinctions au festival du film méditerranéen de Malte, qui s’est tenu fin juin 2026. « A voix basse » a été récompensé du prix du meilleur film méditerranéen, et l’actrice principale, Eya Bouteraa, a également reçu le « Prix spécial du jury ». Voici un échange avec cette talentueuse actrice.
La Presse — « A voix basse » de Leyla Bouzid présente une multitude d’actrices représentant différentes générations, et vous faites partie de ce casting. Ce film marque votre premier long métrage. Qu’est-ce qui vous a principalement poussée à vous engager dans cette aventure ?
Leyla Bouzid a une manière douce et tendre de filmer ses acteurs, ce qui résonne avec ma vision du cinéma et ma façon de vouloir que les femmes soient montrées. C’est un cinéma sans « Male Gaze », d’une sensualité palpable. Je me reconnais totalement dans sa sensibilité. La relation entre mon personnage, Lilia (l’héroïne principale), et sa mère (interprétée par Hiam Abbass) m’a particulièrement touchée lors de la lecture du scénario.
Cette dynamique est superbement écrite. Le lien fort entre une mère et sa fille ou son fils est, pour moi, l’une des plus belles choses de la vie. Par ailleurs, le sujet principal du film a pour moi une grande importance. J’estime avoir une responsabilité à porter cette cause. Tout cela avait du sens pour moi.
« A voix basse » aborde largement la thématique de la transmission intergénérationnelle. Vous avez porté un intérêt particulier au thème mère/fille, mais il y a aussi la grand-mère, interprétée par la réalisatrice Salma Baccar, qui joue un rôle essentiel dans l’histoire…
Pour construire le personnage de Lilia, je me suis davantage concentrée sur le rôle de sa mère. J’ai tenu compte de tous les axes et thématiques durant le tournage. L’axe familial et celui de la mémoire m’ont également influencée. Je me suis efforcée de me concentrer sur les éléments essentiels qui enrichiraient mon personnage, sans me disperser. Les interactions avec les autres acteurs ont permis de créer des liens, et tout s’est construit progressivement. Jouer aux côtés de Hiam Abbass a été très instructif pour moi. Elle m’a soutenue, et nous avons développé une alchimie palpable à l’écran.
Une autre dimension clé du film est le non-dit, le tabou familial, le secret collectif, le silence partagé. Comment avez-vous abordé cette composante dans le scénario ?
Leyla Bouzid et moi avons beaucoup travaillé sur la « Retenue » pour que je puisse interpréter Lilia de manière crédible. Dans la vie réelle, je suis impulsive, j’exprime mes pensées, je conteste et je m’exprime lorsque quelque chose ne va pas. Contrairement à l’atmosphère du film, où le silence est omniprésent (comme le souligne le titre).
Je me suis donc inspirée de mes ressentis, de souvenirs, ainsi que de lectures. J’ai décidé de faire confiance aux interactions qui se créaient sur le moment. J’ai pris conscience qu’en montrant trop, mon jeu ne serait pas aussi authentique. J’ai donc opté pour une approche où j’exprimais moins, ce qui est en phase avec le style de Leyla : ne pas montrer frontalement. C’est ainsi que s’est réalisée la direction d’acteur. Pendant le tournage, j’ai eu pleinement confiance en Leyla et en moi-même.
Lilia, votre personnage, est engagée dans un amour considéré comme interdit, et fortement réprimé par les normes sociales. Comment avez-vous travaillé sur cette histoire d’amour ?
Je n’ai pas réalisé de recherches spécifiques à ce sujet. C’est simplement une histoire d’amour semblable à d’autres, car l’amour est universel. Cet amour n’est pas fondamentalement différent d’autres histoires. L’essence de l’histoire vient de mon cœur. Nous savons tous ce que c’est qu’aimer. J’ai également lu des ouvrages essentiels et regardé des films pour m’imprégner du sentiment de rejet, comprendre ce que cela signifie de ne pas être écoutée, d’être rejetée, voire d’être incapable de se révéler aux autres. Tout cela en tenant compte du cadre sociétal : il était vital de comprendre comment les choses fonctionnent dans ce contexte précis.
Avez-vous hésité à accepter ce scénario ?
Pas une seconde. Au contraire, cela m’a remplie de joie. J’ai ressenti un grand bonheur. Cela dit, j’avais peur de ne pas être authentique ou à la hauteur. J’avais la crainte que mon jeu ne touche pas les spectateurs. Pression qui s’est estompée lorsque le film est sorti en Tunisie et a été visionné. Il y a une responsabilité qui accompagne le fait d’incarner un rôle au cinéma. Pour moi, il est important de provoquer une réflexion sur la société ou l’ordre établi (sourire).
La ville de Sousse et la maison familiale sont très présentes dans le film. Pourrait-on dire que le lieu joue un rôle de personnage à part entière ? Le tournage a duré deux mois sur place, entourée d’un casting presque totalement féminin. Cela a-t-il influé sur l’expérience du tournage ?
Ce n’est pas Tunis, ni la France, ni ailleurs (sourire). Je me sens privilégiée et fière de commencer ma carrière ici en Tunisie. Sousse est une ville apaisante, éloignée de l’agitation. Nous étions davantage dans un cocon, renforcé par l’ambiance du tournage. Tous ceux qui ont contribué au film ont beaucoup côtoyé les autres. C’était comme une petite société au sein de la société. L’atmosphère ressemblait à une colonie de vacances mêlée à un cadre familial (sourire). Très agréable et mémorable.
Comment le film a-t-il été reçu par le public tunisien ?
De manière étonnamment positive. Je m’attendais à des réactions plus vives. Je n’ai pas eu de réactions négatives. « A voix basse » a provoqué des débats, ce qui est l’essentiel. Ma famille a visionné le film et même les réactions des personnes que je redoutais ont été très favorables (sourire). Elles ont ressenti le film et s’y sont identifiées. La distribution était probablement bien ciblée. Le public présent était cinéphile et averti.
Pour conclure, qui est Eya Bouteraa, l’actrice que le public a récemment découverte dans « A voix basse » ?
Je suis actrice depuis cinq ans. J’ai fait de l’improvisation et joué dans des courts métrages. Ma passion réside dans la scène, un lieu que je considère libre et libérateur. À l’avenir, je souhaite me tourner davantage vers le théâtre. J’aimerais beaucoup écrire davantage, avancer sans m’arrêter, tout en chantant du jazz, de l’arabe, du blues et en dansant également (sourire). La scène combine toutes les disciplines que je veux mélanger et expérimenter.
