Tunisie

Entretien avec Mohamed Jouili : Narcissisme numérique et spectacle de l’intime

L’usage des réseaux sociaux pour se mettre en scène face à un public avide de contenu est devenu une pratique courante, même dans une société qui se considérait comme conservatrice. Ce qui était autrefois perçu comme un espace privé est désormais largement exposé au regard de tous. Les expériences personnelles des utilisateurs se transforment en spectacles publics, où chaque moment est partagé instantanément.

Cette tendance soulève des questions sur la rentabilité des émotions, car la société semble avoir adopté une nouvelle idéologie, celle de la primauté du paraître sur l’être. Pour approfondir ce sujet, nous avons interrogé Mohamed Jouili, sociologue, qui a accepté de partager son analyse.

Les réseaux sociaux, qui étaient initialement conçus comme des outils de communication, ont évolué en véritables scènes d’exposition personnelle, remettant en question les notions d’intimité et de bienséance. Jouili décrit ce phénomène comme une « injonction du paraître », où l’apparence prend le pas sur l’essence même de l’individu. Ce changement de paradigme modifie la manière dont les gens participent à la vie publique.

La frontière entre la vie intime et la vie publique s’estompe, rendant difficile la distinction entre les deux. Les individus ressentent désormais une pression à se mettre en avant, illustrant un changement de position dans la société. Autrefois soumis aux institutions qui structuraient leur existence, les individus d’aujourd’hui revendiquent leur place en se présentant selon leurs propres mérites et convictions.

Ainsi, le concept de mérite a évolué, passant d’une production sociale à une création individuelle. Les actes simples, comme aller à la plage, peuvent être perçus comme des réalisations dignes d’être mises en avant sur les réseaux sociaux.

Ce déplacement des frontières est également alimenté par un nouveau clivage social. Les distinctions entre classes se sont réduites, engendrant ce que l’on appelle le « narcissisme des petites différences ». Ce phénomène, bien qu’il ne soit pas nécessairement pathologique, s’enracine dans une idéologie axée sur l’économie de l’attention. Ce modèle économique, qui s’étend à l’échelle mondiale, permet à chacun de rechercher la reconnaissance d’autrui, qu’il soit associé à une marque ou non.

Cette nouvelle dynamique incite les individus à se responsabiliser, non pas par rapport à des valeurs collectives, mais vis-à-vis de leurs propres aspirations. Cela les libère d’une certaine culpabilité et les pousse à se concentrer sur leur propre parcours. L’enjeu devient alors de trouver un équilibre personnel dans ce contexte.

Concernant la question de la manipulation par l’économie de l’attention, Jouili souligne qu’il ne s’agit pas d’une manipulation, mais d’un choix conscient. Chacun trouve son intérêt dans ce système, où le bien-être individuel prime souvent sur le bien-être collectif, marquant ainsi un autre déplacement de frontière.

Cependant, l’échec de cette injonction au paraître est une possibilité. Si un individu ne parvient pas à assumer ses responsabilités ou à se réaliser pleinement, il risque de sombrer dans la dépression ou d’autres comportements à risque. Cela peut avoir des répercussions tant sur lui-même que sur la société. L’isolement, la solitude et même la violence peuvent en résulter, illustrant la fragilité des liens sociaux dans un monde de plus en plus centré sur l’individu.