Tunisie

Eau du robinet ou en bouteille : dilemme inquiétant pour les Tunisiens

L’eau, autrefois considérée comme une ressource inépuisable, est désormais au cœur des préoccupations des Tunisiens. Dans un passé récent, il était impensable de craindre une pénurie d’eau. Les ménages connectés au réseau de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede) ne prenaient pas conscience des enjeux liés à la gestion de cette ressource précieuse.

Dans les temps où l’abondance était la norme, l’eau était utilisée sans modération. Les jardins étaient arrosés sans retenue, les voitures lavées à maintes reprises, et les recettes culinaires recommandaient de rincer les légumes à grande eau. Les fontaines publiques, présentes dans presque tous les quartiers, constituaient des lieux de rassemblement, où riverains et passants venaient s’approvisionner. Certaines de ces fontaines, véritables œuvres d’art, abritaient même des bassins pour abreuver les animaux, offrant aux jeunes l’occasion de s’y baigner.

Cependant, ce tableau idyllique a changé. Aujourd’hui, de nombreuses régions restent encore non raccordées au réseau de la Sonede, et les coupures d’eau se multiplient, touchant tous les gouvernorats. Cet été, des milliers de foyers ont subi des interruptions d’approvisionnement en eau potable, parfois prolongées.

Face à cette situation, une tendance inquiétante émerge : les Tunisiens semblent se détourner de l’eau du robinet. Utilisée principalement pour des besoins domestiques, cette eau est souvent gaspillée, malgré son importance croissante. Les consignes de rationalisation de la consommation semblent ignorées, les jardins continuant à être arrosés à profusion et les stations de lavage automobile poursuivant leurs activités comme si de rien n’était. En dépit des plaintes concernant les coupures, l’eau du robinet est délaissée au profit de l’eau en bouteille, jugée de meilleure qualité par la majorité des consommateurs.

Les raisons de cette méfiance sont multiples. Les Tunisiens estiment que l’eau distribuée par la Sonede a un goût, une odeur ou une salinité désagréables. Bien que des assurances soient données quant à la conformité de cette eau avec les normes, des anomalies peuvent survenir, souvent dues à l’état des canalisations vieillissantes. Le taux de salinité, qui varie entre 0,7 g/litre et 2 g/litre selon les régions, est surveillé, mais les consommateurs continuent de privilégier l’eau en bouteille, souvent vendue par des colporteurs.

Cette situation a des conséquences financières lourdes pour les ménages. En moyenne, un foyer de quatre personnes consomme au moins un pack d’eau par semaine, ce qui peut représenter jusqu’à 100 dinars par mois. En comparaison, la facture annuelle de la Sonede pour une consommation normale ne dépasse pas un quart de ce montant. Les Tunisiens sont-ils conscients de cette dépense excessive ? La question se pose, d’autant plus que les solutions semblent limitées.

Les pouvoirs publics doivent jouer un rôle crucial dans la modernisation des infrastructures de distribution d’eau, un défi de taille qui nécessite des investissements considérables. Cependant, la lenteur des autorités à réagir laisse peu d’espoir quant à une amélioration rapide de la situation.

Une autre approche consisterait à réguler le secteur de l’eau embouteillée pour éviter les abus. En attendant des solutions durables, les citoyens pourraient envisager d’utiliser des appareils de purification pour traiter l’eau du robinet, une alternative potentiellement plus économique. Les coûts liés à l’eau en bouteille sont significatifs, et un foyer peut dépenser entre 850 et 1 020 dinars par an pour cette consommation.

Face à cette problématique, il est urgent d’agir. L’achat d’un purificateur d’eau n’est plus un luxe, mais une nécessité. Les autorités doivent également intervenir pour guider les consommateurs dans le choix de ces appareils, afin d’éviter les arnaques. Une telle collaboration pourrait non seulement alléger le budget des ménages, mais aussi contrer les pratiques abusives des spéculateurs qui profitent de la crise de l’eau.

Les industriels de l’eau embouteillée ont également la responsabilité d’agir de manière éthique, en évitant de créer une pénurie artificielle pour justifier des hausses de prix. La situation actuelle appelle à une prise de conscience collective et à des actions concrètes pour garantir un accès équitable à l’eau pour tous les Tunisiens.