
Danse – Guerret El Anz : Le corps ne trouve pas encore son chemin
À l’ancienne église du Sacré-Cœur de Bab El Khadra, la performance intitulée « Guerret El Anz » de Houcem Bouakroucha et Feteh Khiari se penche sur les transformations du corps, les héritages du monde rural et la persistance des formes vernaculaires. Bien que portée par deux interprètes talentueux, l’œuvre présente encore des pistes à structurer.
Ce jeudi, l’événement a mis en lumière une idée forte : explorer ce qui subsiste dans le corps face aux mutations d’un monde en constante évolution. L’œuvre cherche à faire émerger des gestes, sons et objets liés à un univers rural, tout en les confrontant à un présent en décalage avec leurs origines.
Le titre « Guerret El Anz », qui signifie « le froid des chèvres », évoque une image amazighe de cette période transitoire, froide mais éphémère, qui précède le printemps. Cette métaphore renferme une dramaturgie riche, symbolisant le froid, le retrait, la résistance, et l’espoir d’un renouveau.
La performance interroge ainsi le corps sous l’angle du changement, de la contraction et de la résistance. Ce corps individuel fait écho à un corps social, lié à la terre et aux cycles de vie. Le froid, dans ce contexte, devient un état d’être, représentant un monde en tension, en attente de transformation.
L’intention artistique est perceptible, mais le chemin pour y parvenir semble encore flou. « Guerret El Anz » aspire à une narration, mais peine à la concrétiser. Les interprètes tentent de raconter une histoire à travers des signes, des objets et des sons, mais la diversité des éléments peut parfois obscurcir le propos. On ressent une quête de sens, mais le fil conducteur se perd dans la complexité du dispositif.
L’utilisation d’instruments et d’objets du quotidien rural est une voie prometteuse. En les décontextualisant et en les intégrant dans un espace scénique, l’œuvre révèle une puissance plastique. Cependant, la logique interne de cette démarche reste difficile à saisir. Chaque objet ou image convoquée soulève des questions sur leur pertinence et leur contribution au récit.
En cherchant à établir un dialogue entre les différentes matières, la performance donne l’impression de les juxtaposer plutôt que de les faire interagir de manière significative. C’est peut-être là que réside la principale faiblesse du projet. Bien que « Guerret El Anz » soit animé par une volonté manifeste et une énergie créative, les autres éléments de la proposition semblent encore en quête de leur place. Le son, l’image, les objets et la scénographie s’accumulent sans parvenir à former une structure cohérente, laissant une impression d’artisanat inachevé.
Cette désorganisation est-elle à considérer comme un défaut ? Peut-être pas. Il est envisageable que l’intention soit de faire ressentir cette désorientation, d’inviter le spectateur à naviguer dans un univers méconnu. Toutefois, la question se pose : l’artiste doit-il se perdre avec le public ou lui offrir des repères, même dans l’errance, pour l’aider à construire sa propre interprétation ?
C’est ici que la recherche artistique doit se poursuivre. Plutôt que d’ajouter des éléments, un travail de sélection et de hiérarchisation pourrait renforcer l’impact de la proposition. La force d’une œuvre ne réside pas toujours dans la multiplicité des signes, mais parfois dans la nécessité d’un geste, d’une image ou d’un son.
« Guerret El Anz » se trouve donc à un carrefour. L’idée est présente, tout comme l’énergie, et les corps des interprètes expriment une recherche et une exploration de l’espace. Cependant, le projet nécessite une clarification dans ses choix artistiques pour construire un univers plus pertinent. La thématique du patrimoine vernaculaire et de sa résistance face aux mutations contemporaines est suffisamment riche pour ne pas nécessiter une surcharge d’éléments.
Il y a une frustration palpable dans cette proposition, car elle laisse entrevoir son potentiel. On devine une écriture chorégraphique capable d’évoluer, ainsi qu’une relation plus forte entre le corps, la terre, le froid et le printemps évoqué par le titre. Le langage audiovisuel pourrait devenir un véritable partenaire de la danse, plutôt qu’un simple élément accessoire.
En somme, « Guerret El Anz » n’est pas à rejeter. Au contraire, ce projet mérite un accompagnement critique qui permettra de recentrer certaines idées, d’approfondir les intuitions et de donner à la recherche le temps nécessaire pour se transformer en une véritable écriture. Le froid des chèvres, symbole de transition, pourrait également représenter l’état actuel de l’œuvre : une création en quête de sa forme, qui, espérons-le, trouvera son chemin vers un printemps artistique.
