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À Madrid, la passion des Espagnols pour la Roja est récompensée.

À Madrid, les drapeaux de l’Espagne vendus à la sauvette partent comme des Tours Eiffel sur la place du Trocadéro. Contrairement à nous, ce jeune supporter a bien flairé le coup et l’immense fan zone de la capitale espagnole affichait déjà complet quand nous nous y sommes présentés à deux heures du coup d’envoi.


De notre envoyé spécial à Madrid, il existe un moyen efficace de mesurer l’engagement d’une population envers le football : le chauffeur de taxi. Celui qui nous conduit à l’aéroport de Madrid explique comment l’Espagne a brillamment démantelé les Bleus en deux, interroge sur le double pivot Rabiot-Tchouameni jugé « plus destructeur que créateur » et souligne les limites de Didier Deschamps dans la gestion des problèmes tactiques au moment crucial.

Les Espagnols sont passionnés de football. Ils vivent cette passion intensément, avec toute l’adrénaline que cela implique, y compris une fascination pour les complots arbitraux et le spectacle du Chiringuito, mais aussi une expertise dans l’excitation d’un moment aussi capital qu’une demi-finale de Coupe du monde.

À Madrid, les drapeaux espagnols vendus à la sauvette se vendent comme des petits pains sur la place du Trocadéro. Tout le monde semble s’être donné le mot pour s’habiller en rouge et jaune ou en blanc, selon le maillot de la Roja qu’ils possèdent, que ce soit seul, en couple ou en famille. Serveurs, caissiers, ouvriers et même ceux en quête d’occupation, tous s’habillent pour la même occasion, cette « première finale » évoquée par Mundo Deportivo en Une mardi. Les procrastinateurs sont en difficulté, car la boutique officielle de Gran Via est à court de certaines tailles. « C’est incomparable avec ce qu’on a vu jusqu’ici pendant la compétition, » confie un vendeur. « Aujourd’hui [mardi], c’est particulièrement impressionnant. »

Les Espagnols semblaient peut-être vouloir se protéger de l’attaque française et de son trident offensif jugé redoutable, à commencer par le joueur devenu local, Kylian Mbappé. « Ça aurait été mieux s’il était blessé pour ce match, » s’amuse Carolina en échangeant un regard complice avec son père.

Elle ignorait que l’attaquant français, jusqu’à présent brillant, aurait une présence absente sur le terrain de Dallas, épargnant aux supporters madrilènes la double peine : la douleur de la défaite et la frustration liée à l’inconstance de l’attaquant suivant qu’il porte un maillot bleu ou blanc, bien que la réalité soit plus complexe. « Maintenant qu’on a vu ce dont il était capable lors de ce mondial, c’est sûr qu’on en attendra beaucoup plus la saison prochaine, surtout en matière d’efforts défensifs, » prévient Enrique, le premier arrivé devant la Plaza Seleccion à l’heure où le soleil serait capable de cuire un œuf sur le bitume.

Contrairement à nous, ce jeune supporter a bien anticipé la situation. Envahie par la marée rouge, l’immense fan zone de Madrid affichait déjà complet lorsque nous nous y sommes présentés deux heures avant le coup d’envoi. « Plus personne ne peut rentrer, il faut repartir, » crie un agent. Résignés, certains recalés décident de regarder le match sur leur téléphone, tant qu’ils restent entre supporters, tandis que d’autres se dispersent dans la ville à la recherche d’un lieu pour passer la soirée.

Direction un bar à tapas prisé des touristes entre la Gran Via et la plaza del Sol, où les étrangers finissent souvent par céder la place sous l’insistance des locaux qui s’agglutinent devant l’écran. Après une pause, un Espagnol propose dix euros pour notre place. L’offre est poliment refusée. Dix euros ne couvrent à peine qu’une bière et des frites, et ne suffisent certainement pas pour rivaliser avec cette place assise offrant une vue précieuse sur une foule d’Espagnols prête à donner de la voix.

Le karma va nous punir en nous infligeant l’euphorie de l’adversaire, en double dose : le bar voisin affichait une avance de 20 secondes, et comme la célébration des buts est contagieuse, tout ce beau monde se livre à une double célébration, jusqu’au but annulé de Lamine Yamal. 2-0, la France est éliminée. Sur le chemin du retour, deux voix françaises s’élèvent.

« C’est pas possible, ils ont payé l’arbitre ces Espagnols, depuis quand une petite poussette dans le dos c’est penalty, » s’exclame l’une d’elles avec une mauvaise foi manifeste. « Regardez-les avec leurs maillots rouges, j’ai trop envie de leur mettre une claque. » C’est un peu rude, d’autant plus que la joie dans la victoire – sport national en France – nous a semblé un peu terne vu l’importance du résultat. Notre chauffeur de taxi a une théorie à ce sujet. « On veut tous la seconde étoile, on est concentrés sur ça. La grande fête, on la fera à la fin si on gagne. »