Afrique du Sud : Les manifestations xénophobes ne cessent de secouer le pays.
Depuis plusieurs semaines, l’Afrique du Sud est le théâtre d’une nouvelle vague de manifestations antimigrants et de discours xénophobes décomplexés à travers le pays. Le gouvernement sud-africain rejette les accusations de xénophobie tout en appelant les pays africains à s’attaquer aux crises économiques et de gouvernance qui alimentent les migrations.
Depuis plusieurs semaines, l’Afrique du Sud est le théâtre d’une nouvelle vague de manifestations antimigrants et de discours xénophobes à travers le pays. Un groupe d’autodéfense a demandé aux étrangers en situation irrégulière de quitter le pays d’ici au 30 juin. Bien que cet ultimatum n’ait aucune valeur légale, il suscite des craintes de violences, à moins que le gouvernement n’intervienne fermement.
Le pays compte environ trois millions d’immigrés en situation régulière (5,1 % de la population), selon les statistiques officielles. Près de deux tiers proviennent de pays d’Afrique australe touchés par une crise économique (Zimbabwe, Malawi…) ou de la République démocratique du Congo. Pourquoi cette résurgence de la xénophobie ? Qui organise ces manifestations ? Quelles sont les réactions face à cette haine ? 20 Minutes fait le point.
Quel est l’élément déclencheur ?
Aucun événement spécifique ne peut être identifié comme déclencheur. Cependant, ces derniers mois, une série de manifestations contre les immigrés clandestins a contribué à créer l’atmosphère actuelle. Dès fin 2025, plusieurs actions ont cherché à interdire l’accès aux hôpitaux aux immigrants illégaux, provoquant l’intervention du gouvernement.
Ces rassemblements, ne rassemblant souvent que quelques centaines de personnes, traduisent le mécontentement croissant d’une population face à un chômage de masse (33 %) et à la pauvreté, selon des analystes. Le ressentiment envers les immigrés africains, détenteurs d’emplois, même modestes, est fort, ce qui en fait des boucs émissaires, ajoutent-ils. Cette montée des discours xénophobes prend place dans un contexte électoral. Certains partis alimentent cette rhétorique antimigrants, considérée comme un argument de campagne efficace pour les élections locales début novembre. William Gumede, professeur de gestion publique à l’Université du Witwatersrand, souligne les effets cumulés sur l’économie des chocs mondiaux et des « politiques toxiques auto-infligées », notamment des programmes de discrimination positive à l’embauche.
Pour rappel, l’Afrique du Sud a connu plusieurs vagues de violences xénophobes au cours des deux dernières décennies. En 2008, 62 personnes ont été tuées lors d’émeutes antimigrants, entraînant des milliers de déplacements. De nouvelles flambées de violences ont eu lieu en 2015 et 2016. En 2019, des groupes armés ont ciblé des commerces appartenant à des étrangers autour de Johannesburg, faisant au moins 12 morts, dont 10 Sud-Africains. « La loi n’est absolument pas appliquée contre les groupes d’autodéfense illégaux et contre l’afrophobie en Afrique du Sud. Il n’y a aucune poursuite », explique le politologue Sandile Swana.
William Gumede estime que ce qui distingue la vague actuelle, c’est l’acceptation croissante de la rhétorique xénophobe au-delà des groupes marginaux. « Ce n’était pas le cas auparavant, et c’est vraiment une nouvelle dimension. »
Qui organise ces rassemblements ?
Un ensemble hétérogène de partis politiques et de mouvements antimigrants organise ces rassemblements, où des hommes en habits traditionnels zoulous se trouvent en tête de cortège. Pour les organisateurs, les migrants alimentent la criminalité et « volent les emplois » des Sud-Africains, un discours qui pourrait entraîner des violences dans les townships où cohabitent étrangers et nationaux.
Figure de proue du mouvement anti-immigration, Jacinta Ngobese-Zuma a déclaré aux journalistes que son groupe « March and March » s’oppose à la violence mais exige que tous les étrangers en situation irrégulière quittent le pays. Ce petit groupe, même minoritaire, se fait entendre et accuse les migrants sans papiers d’être responsables des problèmes du pays, notamment du chômage et de la criminalité, déjà élevés.
Une campagne virulente sur les réseaux sociaux, où l’AFP a identifié plusieurs éléments de désinformation, ainsi qu’une large couverture télévisuelle des rassemblements, agissent comme des amplificateurs de ce discours.
Pour le politologue Sandile Swana, « le principal ingrédient, c’est de l’opportunisme politique d’extrême droite ». « Nous assistons à une nouvelle forme de violence de noirs contre d’autres noirs, détournant l’attention des véritables responsables de la crise économique », estime-t-il.
Quelles ont été les réactions ?
Plusieurs pays africains, dont le Kenya, le Malawi, le Nigeria et le Zimbabwe, ont appelé leurs citoyens en Afrique du Sud à faire preuve de prudence. Le Ghana a officiellement saisi l’Union africaine et prétend avoir engagé des démarches pour rapatrier ses ressortissants souhaitant retourner chez eux. Les Nations unies se sont dites « profondément préoccupées », tandis que Human Rights Watch a critiqué le manque de réponse adéquate des autorités.
Le gouvernement sud-africain rejette les accusations de xénophobie tout en incitant les pays africains à faire face aux crises économiques et de gouvernance qui alimentent les migrations. Néanmoins, l’image de l’Afrique du Sud à l’international est affaiblie par la dissonance entre la montée des discours xénophobes sur le territoire et l’image revendiquée d’un champion des droits humains sur le continent. Le gouvernement a « positionné l’Afrique du Sud comme une autorité morale », souligne William Gumede, « mais cette image est désormais largement endommagée. »

