
« L’Odyssée » de Christopher Nolan : Comprendre « la loi de Zeus » dans le film.
Dans les paroles d’Ulysse, de son fils Télémaque ou encore de sa femme Pénélope, « la loi de Zeus » occupe une place centrale dans L’Odyssée de Christopher Nolan. Cette adaptation cinématographique du poème d’Homère, considéré comme le texte le plus ancien de la littérature grecque avec L’Iliade, fait référence, entre autres, au devoir d’hospitalité, qui implique d’accueillir ceux qui frappent à sa porte et de leur offrir gîte et couvert.
Dans le film, cette « loi de Zeus » est évoquée dès les premières minutes, au sein de la demeure d’Ulysse, interprété par Matt Damon, sur l’île d’Ithaque. Désireux d’épouser Pénélope, incarnée par Anne Hathaway, en l’absence de leur roi, les prétendants, dont Antinoos joué par Robert Pattinson, abusent de son hospitalité et imposent leur présence indésirable. Certains d’entre eux font également preuve d’hostilité envers les mendiants, violant ainsi la loi divine et exacerbant les tensions avec le fils de la maison, interprété par Tom Holland.
La loi de Zeus est une clé de lecture essentielle du long métrage de Christopher Nolan, tout comme dans l’œuvre dont il s’inspire, et elle repose sur une notion fondamentale de la culture grecque : la xenia.
Accueillir l’étranger est au cœur de la culture grecque. Ce terme grec désigne l’hospitalité, tandis que l’adjectif « xenos » fait référence à la fois à l’étranger et à l’hôte. « Alors que notre lexique fait une distinction entre les deux, les Grecs n’ont qu’un seul mot, ce qui signifie clairement que l’étranger doit être accueilli », explique Vinciane Pirenne-Delforge, historienne de la Grèce antique et professeure au Collège de France.
Pour éviter tout anachronisme, la xenia doit être envisagée « à l’échelle de ces micro-sociétés que sont les cités grecques, avec une culture, une langue et des référents communs ». L’étranger n’est pas nécessairement quelqu’un venant de loin ; il peut être grec, mais originaire d’une autre cité.
La notion d’hospitalité, attestée dès l’épopée homérique, est « fondamentale » dans la société où ces poèmes sont récités, précise l’historienne, qui est notamment coautrice avec Gabriella Pironti de L’Héra de Zeus. Ennemie intime, épouse définitive (aux éditions Les Belles Lettres).
« Dans la vision du monde des Grecs, quelques principes fondent véritablement la vie civilisée : honorer les dieux, prendre soin de ses parents et accueillir l’étranger », souligne Vinciane Pirenne-Delforge. Quiconque enfreint ces principes risque une forte stigmatisation sociale ainsi que la colère des dieux.
Dans son film, Christopher Nolan n’utilise pas le terme grec mais opte pour l’expression « loi de Zeus ». « C’est correct et bien vu dans la mesure où la xenia est vraiment une loi divine », commente l’historienne.
Elle précise : « C’est Zeus qui est le dieu xenios par excellence, c’est-à-dire le dieu de l’hospitalité, celui qui protège les hôtes. Si vous n’accueillez pas un hôte ou si vous maltraitez les principes de la xenia, comme le font les prétendants dans L’Odyssée, vous allez à l’encontre des prescriptions de Zeus. » Il est important de rappeler que dans le monde grec, les puissances divines sont intégrées dans la vie des communautés, agissant comme des partenaires des êtres humains.
Pour approfondir, si l’on cherche un équivalent antique à l’expression « loi de Zeus » utilisée par Nolan, on peut se référer à Les Travaux et les Jours d’Hésiode (VIIe siècle av. n.è.), suggère Vinciane Pirenne-Delforge. « Le poète y affirme que le nomos (la loi, la règle) que le dieu a donné aux mortels est de pratiquer la justice, contrairement aux animaux sauvages qui s’entredévorent. Or, le respect d’un hôte fait partie des actions justes attendues des humains. »
Ainsi, le principe de l’hospitalité ne se limite pas simplement à donner à manger à celui qui a faim, mais s’inscrit dans une vision plus large de la vie en communauté.
Christopher Nolan semble avoir intégré cette idée. « Les thèmes abordés dans cette histoire demeurent actuels, ce qui fait que nous nous reconnaissons toujours dans ces personnages. Chaque époque se retrouve dans L’Odyssée. Ne serait-ce que la « loi de Zeus » qui implique que nous devons traiter les gens comme nous aimerions être traités et qui est encore d’actualité aujourd’hui », a déclaré le réalisateur auprès de notre collègue Caroline Vié.
Dans de nombreuses séquences, le cinéaste, qui a lu les 24 chants de L’Odyssée, met en lumière cette loi de Zeus, à travers ce qui la viole : dans la grotte du cyclope Polyphème, où Ulysse lui crève l’œil ; dans le foyer de la magicienne Circé qui transforme ses hommes en cochons ; ou sur le rivage de l’île d’Hélios où les compagnons du héros succombent à la tentation de dévorer ses vaches. Sans oublier l’irrespect des prétendants envers Ulysse et son foyer. En revanche, des personnages comme Télémaque ou le porcher Eumée incarnent le respect de ces lois divines. Le réalisateur s’approprie ainsi le thème de la xenia qui imprègne le poème original.
« C’est un fil rouge de L’Odyssée », confirme l’historienne Vinciane Pirenne-Delforge. « Au tout début du poème, un dialogue s’instaure entre Zeus et Athéna, qui informe son père qu’elle va aider Télémaque à lutter contre les prétendants qui dévorent son patrimoine. Le premier mouvement du poème réside dans l’aide divine apportée à un mortel face à une déviance de la xenia. »
Bien que Christopher Nolan s’inspire de certains éléments du récit original, il s’en éloigne également sur certains points. Cela est particulièrement évident lors du dénouement et du lien que son Ulysse établit entre la loi de Zeus et l’épisode du cheval de Troie. De plus, la dimension de culpabilité qui émane de son personnage ne correspond guère au profil du héros antique. C’est une relecture moderne de la figure d’Ulysse.
« Je n’ai aucun problème avec les relectures des mythes anciens », commente Vinciane Pirenne-Delforge, qui précise n’avoir pas encore vu le film de Nolan. « Au contraire, c’est passionnant et cela montre la vitalité de ces récits et leur plasticité. Il faut toutefois éviter de rétroprojeter sur l’Antiquité les lectures d’aujourd’hui. Si l’on adopte une perspective historique, il est indispensable de replacer ces intrigues dans le contexte d’énonciation qui était le leur, dans un monde si différent du nôtre. »
