
Les reading parties : lire en public pour se détacher du smartphone
Près de 150 personnes sont assises sur des bâches jaunes, des serviettes de plage ou le bitume, dans les jardins du Trocadéro à Paris, lors d’une « reading party » organisée par The Offline Club. La cofondatrice Stefania Tsakiraki indique que « le but de notre communauté est de créer des espaces de déconnexion, sans écran, pour se reconnecter à soi-même et aux autres ».
Assises sur des bâches jaunes, des serviettes de plage ou le bitume, près de 150 personnes sont immergées dans la lecture, sous un soleil ardent. Cette scène singulière se déroule sur une allée des jardins du Trocadéro, face à la tour Eiffel, un dimanche de début juillet à Paris. Intrigués, quatre passants observent la suite de lecteurs penchés sur leurs livres, avant d’éclater de rire, incrédules.
Au centre du groupe, un kakémono jaune marqué The Offline Club révèle la nature de l’événement : une « reading party » (soirée de lecture). Ce concept, qui allie promotion de la lecture, invitations à établir des rencontres « dans la vie réelle » et encouragement à la déconnexion, a vu le jour à l’été 2023 à New York. En France, des libraires, des plateformes de rencontres et des entreprises commencent à s’engager dans ce secteur.
Le but de cette communauté est de créer des espaces sans écran pour se reconnecter à soi-même et aux autres, explique Stefania Tsakiraki, cofondatrice de l’antenne parisienne de The Offline Club, qui organise cet événement. Vincent, 38 ans, est absorbé par un polar. Il y est avec son ami Mickaël, de passage dans la capitale. « J’ai découvert le concept sur Instagram, ce qui est paradoxal, je l’admets », plaisante le salarié d’un réseau social. Bien que l’idée soit de faire « quelque chose de nouveau », il apprécie avoir « une heure sanctuarisée pour la lecture ».
Mickaël, professeur de français dans l’est de la France, partage son inquiétude : « C’est un peu angoissant de se dire qu’il faut organiser ce type d’événement pour que les gens laissent leurs téléphones et lisent ». Il remarque que ses élèves ne lisent plus. « J’ai instauré des quarts d’heure de lecture dans mes classes cette année, et cela n’a pas du tout fonctionné. »
La majorité des participants sont des femmes. Certaines sont en couple, d’autres entre amis ou seules. Une famille avec deux préadolescentes se trouve parmi les lecteurs. L’une d’elles se retire pour téléphoner, tandis que l’autre s’assoupit, un livre sur le visage. « Nous voulions montrer aux enfants l’importance de se déconnecter, explique la mère, Vanessa. Nous prévoyons de donner un téléphone à notre fille quand elle sera en classe de 4e, mais nous essayons déjà de lui inculquer de bonnes habitudes. » Manon, la fille de 11 ans, n’a « pas trop lu », mais a « aimé » l’expérience.
Autour d’eux, les touristes vagabondent. Un homme dans la quarantaine chante « Aux Champs-Élysées », une fillette en baskets roses fait le poirier devant l’objectif de son père, et des futurs parents filment une gender reveal party (la fumée est rose, ce sera une fille). Dans ce contexte, Sandra, 24 ans, porte un t-shirt « I love London » et peine à se concentrer. « Honnêtement, j’ai lu trois pages en une heure », avoue-t-elle en riant. Son amie Manon confirme : « J’ai dû la recadrer au bout d’un moment. »
Malgré leurs études littéraires, Sandra admet lire de moins en moins. « Je préfère scroller sur Insta, confie-t-elle avec autodérision. Je sais que c’est triste, mais franchement, je suis accro. » Elle passe en moyenne sept heures par jour sur son téléphone, neuf lors des pires périodes. « J’ai tout essayé pour réduire ce temps : mettre des limites, passer l’écran en noir et blanc, éloigner mon téléphone avant de me coucher. J’ai regardé toutes les vidéos possibles sur YouTube sur comment diminuer mon temps d’écran. »
Bien qu’elle estime qu’il est « impératif d’être présent sur les réseaux », Manon parvient à trouver des moments pour lire. « Je m’impose un temps de lecture dans le métro, par exemple », raconte celle qui travaille dans le secteur de l’édition.
Si l’événement de ce jour est gratuit, The Offline Club organise de nombreuses « reading parties » payantes. « Jamais je ne paierais pour lire quelque part », clame Manon. Elle trouve même ce concept limite d’un point de vue éthique. « Autant se retrouver dans un parc pour lire ensemble. » Toutefois, la cofondatrice de The Offline Club Paris défend cette démarche : « Nous payons pour aller au cinéma alors qu’on pourrait regarder un film chez soi sur Netflix. Pour lire, nous privatisons un espace calme et organisons des petits jeux ensuite pour favoriser les rencontres. »
La communauté envisage de lancer un abonnement mensuel ou annuel. Aucun tarif n’a encore été établi, mais, à titre d’exemple, il serait de 25 euros par mois à Amsterdam. Ainsi, la déconnexion pourrait avoir un coût.
