Les jeux de figurines ne sont plus réservés aux geeks.
À Montreuil, au festival de jeu Ludiverse, certains visiteurs sont des joueurs de jeux de figurines. Charles Guymont, co-organisateur de Ludiverse, a déclaré : « Nous voulions faire de la place aux jeux de figurines et aux jeux de rôles autant qu’aux jeux de société. »
À Montreuil, lors du festival de jeu Ludiverse, certains visiteurs, déjà chargés de leurs affaires, entrent dans les lieux dès l’aube. Il s’agit de joueurs de jeux de figurines tels que Warhammer 40k, Kill Team et Star Wars Legion. Ces jeux d’affrontement stratégiques réunissent chaque week-end en France des milliers de passionnés, mais Ludiverse leur offre l’opportunité de se rassembler pour une série de tournois et de démonstrations interjeux.
Sur des tables recréant des champs de bataille, souvent imaginaires ou galactiques, les participants utilisent des figurines méticuleusement peintes pour simuler des combats. Ces jeux compétitifs, dotés de règles complexes et reposant sur des lancers de dés, connaissent un essor depuis la fin du confinement. Ce qui était auparavant considéré comme une pratique de niche, confinée dans les arrière-boutiques de commerces spécialisés ou chez des passionnés, s’est développé en un véritable phénomène de société. Le jeu de figurines ne se limite plus à sa survie ; il s’étend vers de nouveaux horizons, soutenu par une culture pop omniprésente et une envie croissante de « faire par soi-même ».
### Ludiverse, le temple des passionnés
Pour saisir ce changement, il convient de se tourner vers ceux qui organisent l’événement. Charles Guymont, co-organisateur de Ludiverse, a souhaité créer un cadre à la hauteur de cette discipline. Il a voulu combler un vide dans le paysage ludique français :
« Nous voulions faire de la place aux jeux de figurines et aux jeux de rôles autant qu’aux jeux de société. Tout ça, c’est le même univers. En anglais, il y a le terme « tabletop games » qui n’existe pas vraiment en français… »
Cette absence de terme générique illustre bien la fragmentation du secteur. Cependant, malgré la diversité des pratiques, une exigence commune unit les joueurs. Charles Guymont rejette l’étiquette trop vague de « fan de jeux » devenue banale avec l’essor du jeu de société :
« On ne dirait jamais de quelqu’un qu’il est « fan de musique », on dira fan de rock ou fan de jazz. De même, fan de jeux, ça ne veut rien dire. Il y a une grande diversité dans le monde du jeu. Et parmi tous les jeux, le jeu de figurine a une place à part. Ce sont des jeux exigeants, très stratégiques, qui demandent un investissement en temps, en argent… »
Alors que la plupart des grands salons se concentrent sur le jeu « familial », rapide à comprendre et à jouer, Ludiverse assume son positionnement : « On s’adresse aux passionnés. La communauté des joueurs de jeux de figurines est très investie. »
### Le Hobby, entre modélisme et stratégie
Mais qu’est-ce qui rend ce loisir, désigné par ses adeptes comme « le hobby », si particulier ? Contrairement à un jeu de plateau classique où l’on peut commencer à jouer immédiatement, le jeu de figurines requiert un rite de passage. Cela inclut le montage et la peinture des figurines, un processus nécessitant du temps d’apprentissage, du matériel, et des heures de minutie en solitaire.
Guillaume Bretegnier, commissaire de l’exposition « L’univers des figurines » à Versailles, souligne ce rapport unique à l’objet. Selon lui, l’image du joueur enfantin est un stéréotype tenace, mais qui ne résiste pas à l’analyse :
« On parle de grands enfants pour désigner les fans de figurines, mais en réalité, ce sont des jeux qui ne s’adressent pas vraiment aux enfants. C’est une passion dévorante et chronophage. Les gens passent un temps considérable sur la collection – trouver la pièce la plus rare –, le jeu lui-même, et surtout le modélisme : le montage, la peinture… On peut passer des heures sur une seule figurine. »
Cette dimension artistique est la fondation de cette discipline. On ne se contente pas d’acheter un produit fini, on construit sa propre armée. « Chacun est passionné à sa manière et à son niveau, ajoute Guillaume Bretegnier. Le jeu de figurine bénéficie de la dynamique actuelle autour du jeu de société. Les gens accèdent au jeu de plateau à travers le jeu de société ou la pop culture, puis glissent vers le jeu de figurines. Ce monde s’est également ouvert. Les adeptes du wargame – le jeu de figurines historiques – ont compris qu’ils devaient s’adapter à de nouveaux publics. »
Dans l’exposition « L’univers des figurines », des reproductions de batailles napoléoniennes succèdent à des scènes de vie médiévales, suivies de combats épiques du Seigneur des anneaux, de créatures dans Donjons & Dragons, ou de duels au sabre laser de Star Wars.
### La révolution des licences et de la pop culture
Cette ouverture est alimentée par les licences. Yann Cléach, propriétaire de la boutique « La boîte à chimères » à Sotteville-lès-Rouen (76), témoigne de cette transformation. « J’ai ouvert ma boutique il y a plus de quinze ans. C’était une niche à l’époque, mais cela se démocratise. De nombreux jeux de figurines ont été lancés dans des univers très populaires. Tous ne réussissent pas, certains disparaissent faute de joueurs, mais avec chaque nouvel ajout, il y a progressivement plus de jeux chaque année. »
Aujourd’hui, les rayons ne contiennent plus seulement des figurines de grenadiers napoléoniens ou d’orques anonymes, mais aussi des héros de la culture populaire. « À la boutique, nous jouons beaucoup à Bolt Action, un jeu de guerre historique, mais aussi à Star Wars Legion, Marvel Crisis Protocol… », liste Yann Cléach.
« Si Star Wars Legion a vu le jour, c’est parce que c’est intergénérationnel et que le jeu s’appuie sur une communauté large préexistante. De plus en plus de jeux avec des licences font appel à un large public. Ces jeux permettent d’incarner sa passion avec les figurines, d’aller au-delà des BD ou des films. »
### Une activité normalisée
L’influence de Games Workshop (créateur de Warhammer) demeure centrale, agissant comme un moteur pour l’ensemble du secteur. « Je considère le succès de Games Workshop comme un indicateur d’une poussée générale des jeux de figurines, souligne le commerçant. Dans les années 1980, seul le wargame historique existait, avec des règles de 400 pages, dépourvues d’illustrations, où l’on déplaçait des troupes sur des cases hexagonales… Aujourd’hui, cela s’est généralisé. Les jeux de plateau, comme HeroQuest, ont commencé à intégrer certains codes des jeux de figurines. Le jeu de rôle a également créé des ponts avec le jeu de figurines, grâce à des univers communs. »
Cette hybridation a permis de « normaliser » cette activité. Les joueurs n’hésitent plus à lancer des dés et à mesurer des distances avec un mètre ruban. Ils se retrouvent désormais dans des clubs, des boutiques ou des salons. Une semaine avant Ludiverse, Yann Cléach a organisé une convention Star Wars où le tournoi de Star Wars Légion occupait une place centrale. Les joueurs du tournoi s’affrontaient pour tenter de vaincre le général Grievous ou de manœuvrer les Speeder Bikes impériales, tandis que le public observait avec curiosité. Certains étaient fascinés par la beauté des figurines, d’autres intrigués par les règles du jeu.
### Le secret du succès
Le secret de cette réussite réside sans doute dans cette approche : dans une société avide d’immédiateté, le jeu de figurines incarne un éloge de la patience et de la maîtrise technique. En transformant un morceau de plastique gris en héros légendaire, le joueur ne se contente pas de jouer ; il crée.
Et en voyant la foule affluer à Montreuil ou dans les boutiques spécialisées, cette envie de création et de stratégie ne semble pas prête de s’éteindre. Charles Guymont espère que Ludiverse deviendra un rendez-vous incontournable de ce secteur en pleine expansion. Le professionnel de l’événementiel se montre optimiste et cite les chiffres de participation par genre : « Nous avons 34 % de femmes parmi les inscrits ! Il y a quelques années, cela aurait été inimaginable. »
La figurine a définitivement quitté l’étagère de la nostalgie pour devenir le fer de lance d’une culture ludique moderne et exigeante.

