
« Faites-le mur ! » : Banksy dupe le marché de l’art avec un faux street artiste.
Quinze ans après sa sortie, l’incertitude demeure. En 2010, un long métrage réalisé par le street artist britannique Banksy est projeté pour la première fois dans les salles de cinéma. Intitulé Exit through the gift shop – « Faites le mur ! » en français –, ce film, présenté comme un documentaire sur l’art urbain, suit le parcours d’un street artist en devenir : Thierry Guetta, alias Mr. Brainwash. « Ce film raconte ce qu’il s’est passé quand ce type a voulu faire un documentaire sur moi. Mais il était bien plus intéressant que moi », déclare Banksy, dont le visage est plongé dans l’obscurité et la voix trafiquée.
Dès sa sortie, le long métrage est requalifié de « documenteur » car l’ascension fulgurante qui y est décrite semble particulièrement douteuse. Le « type plus intéressant » dont parle Banksy est Thierry Guetta, propriétaire d’une boutique de vêtements vintage à Los Angeles. Bien qu’il soit présenté comme le cousin du street artist français Space Invader, il n’a rien d’un artiste. En revanche, il évolue dans le milieu de l’art de rue, documentant avec sa caméra le quotidien et les excursions nocturnes des graffeurs et street artists qu’il côtoie.
Expatrié à Los Angeles depuis l’âge de 15 ans, Thierry Guetta s’est lié d’amitié avec de nombreux graffeurs et artistes tels qu’Obey – alias Frank Shepard Fairey – ou la superstar Banksy. Pour la première fois, Banksy accepte d’être filmé en pleine création, mais uniquement ses mains et le visage flouté. Après plusieurs années à évoluer ensemble, Banksy demande à Thierry Guetta de réaliser un documentaire à partir des innombrables rushs qu’il a accumulés. Cependant, le résultat ne répond pas aux attentes de Banksy : le film est jugé épouvantable. « Ce n’est rien que de la merde », insiste la star. Il recommande alors à Thierry Guetta d’« abandonner sa caméra et de devenir lui-même un street artist ».
À partir de 2008, Thierry Guetta commence à coller frénétiquement sur les murs de Los Angeles ses créations, qui consistent en des photos retouchées de personnalités plus ou moins connues, imprimées grandeur nature. Entre deux collages, il choisit son alias, Mr. Brainwash, en partant du postulat que « l’art en général est une histoire de lavage de cerveau »… Rétrospectivement, beaucoup y voient un signe supplémentaire de la supercherie.
Six mois plus tard, Mr. Brainwash s’entoure d’une équipe gigantesque de plusieurs centaines de personnes – dont des graphistes, des sculpteurs et des artistes plasticiens – pour l’aider à réaliser à l’échelle industrielle des centaines de photomontages, collages, installations, sculptures et détournements d’œuvres existantes. « Même s’il ne savait pas les fabriquer lui-même, il savait employer de la main-d’œuvre », ironise la voix off du documentaire. En juin 2008, il lance sa première exposition à Los Angeles, intitulée Life is beautiful. « Je fais de l’art de loisirs », décrit-il. Faut-il y voir une critique d’un système de production d’art à la chaîne, souvent reproché par Banksy ?
Quoi qu’il en soit, suite à cette première exposition, qui attire près de 4.000 visiteurs et dont les critiques sont plutôt mitigées – Le New York Magazine n’hésitera pas à comparer Mr. Brainwash à Borat –, Thierry Guetta aurait vendu près d’un million de dollars d’œuvres en une semaine.
Alors, artiste de génie ou génie du marketing ? Les rumeurs d’une supercherie n’ont jamais été officiellement confirmées. Aujourd’hui, Mr. Brainwash continue d’exposer dans les plus grandes galeries du monde et a même ouvert son propre musée à Beverly Hills, le Brainwash museum, en 2022. Il a également fait une apparition, en 2025, dans la série télévisée française L’agence. Il avait notamment chargé la famille Kretz de lui trouver un appartement de « minimum 250 m² » à Paris, avec un budget compris entre 7 et 10 millions d’euros.
Cela n’est guère surprenant lorsque l’on sait que certaines de ses œuvres se vendent aujourd’hui à des prix astronomiques, comme les portraits de Charlie Chaplin ou de Jim Morrison, commercialisés à plus de 100.000 dollars. « Ses œuvres ressemblent à celles de n’importe qui », admet pourtant, à la fin du documentaire, Banksy. La rumeur dit que l’artiste envisageait d’intituler son film : « comment vendre de la merde à des cons ». Et si ce film était l’œuvre la plus aboutie de Banksy, connu pour ses prises de position sur de nombreux sujets ?
