
Coupe du monde 2026 : jeux d’argent, études contestables et doutes.
L’AFJEL affirme que « 5,4 millions de Français ont fréquenté au moins une fois dans l’année ces casinos virtuels clandestins », soit une augmentation de 35 % en deux ans. Stéphane Piallat, chef du service central des courses et des Jeux de la direction centrale de la police judiciaire, se montre sceptique et déclare qu’« selon notre propre évaluation, on ne partage pas du tout ce constat » concernant ce chiffre.
Surtout, ne pas commenter, qu’il s’agisse de bonne ou de mauvaise publicité. La principale difficulté dans le domaine des paris sportifs est d’engager un dialogue avec les acteurs majeurs, c’est pourquoi la communication est régie par deux principes : la discrétion et la rareté. Lorsque la situation devient tendue, c’est à l’AFJEL, l’Association française des jeux en ligne, qui défend les intérêts de gros opérateurs tels que Winamax, Betclic ou le PMU, de se positionner en « off » avec un message bien préparé.
Plutôt que d’aborder les abus potentiels des opérateurs, l’AFJEL préfère opter pour la « pédagogie » et évoquer la « lourde réglementation » pesant sur ses clients en France. Cette association, qui n’apprécie guère d’être qualifiée de lobby, se plaint des polémiques et soutient que le secteur des paris sportifs est l’un des plus encadrés en Europe, notamment en ce qui concerne la publicité, avec une Autorité nationale des Jeux (ANJ) qui contrôle toutes les campagnes marketing des plateformes.
Une réglementation trop permissive sur la pub ? Cependant, les spécialistes s’inquiètent moins du contenu des publicités que de leur fréquence à destination des Français depuis le début de la Coupe du monde. Alors que d’autres pays européens imposent des restrictions horaires et de contenu sur les publicités télévisées (Espagne) ou les interdisent complètement (Belgique), la France continue de donner carte blanche aux opérateurs. Cela dit, l’Assemblée a récemment discuté d’un amendement visant à instaurer un « whistle-to-whistle ban », inspiré du Royaume-Uni, interdisant toute publicité pour les paris sportifs, de cinq minutes avant le coup d’envoi à cinq minutes après le coup de sifflet final.
Dans certains stades de football en France, comme à Rennes ou au Parc des Princes, les publicitaires ont poussé la créativité à créer des doubles affichages digitaux sur deux rangées de panneaux, produisant un effet d’optique d’écran géant qui peut échapper à notre regard pendant les matchs.
Ce constat choque Samson, psychologue au Centre d’addictologie de Saint-Brieuc, dans les Côtes-d’Armor. « Je suis sidérée par la taille des bandeaux publicitaires digitaux le long des terrains. C’est un stimulus visuel intermittent, on y accorde donc une attention particulière même sans le réaliser. Ça accroche l’œil et ça pénètre le cerveau, explique-t-elle. J’ai des joueurs en consultation qui affirment qu’ils ne peuvent plus regarder un match de foot tant ils sont bombardés de stimulations et de tentations à parier. »
« Le réveil du lobby » Favorable à un renforcement de la réglementation et à une « loi Evin pour les paris sportifs », le député PS Arthur Delaporte déplore que « la France n’en est même pas au quart du huitième de ce qu’ils ont pu réaliser sur le sujet, notamment en Espagne ». Auteur de la loi sur les influenceurs du 9 juin 2023, il a observé « un réveil du lobby » dès qu’il a fallu réglementer les publicités des paris en ligne.
« Étant donné les montants investis par les plateformes dans la publicité [670 millions d’euros pour l’année 2024] et le sponsoring du sport professionnel et amateur, on assiste à des résistances dès qu’il s’agit de réguler le système publicitaire, qui contribue à une multitude de comportements problématiques », expliquait son collègue, le sénateur écologiste Thomas Dossus, lors de la présentation du rapport d’Addictions France sur le marketing agressif des plateformes de paris, en septembre dernier. Selon lui, le lobby des paris sportifs est « extrêmement mobilisé pour nous empêcher de réguler ».
Pour atteindre ses objectifs, il utilise des méthodes similaires à celles du lobby de l’alcool et du tabac, s’appuyant notamment sur un réseau d’influence qui dépasse le cadre politique pour s’introduire dans le monde de la recherche scientifique française. À l’image du sociologue Jean-Pierre Martignoni, qui promeut depuis des années les bienfaits du jeu « comme créateur de lien social » et rejette les critiques des partisans d’un jeu pathologique, de nombreux chercheurs répondent aux attentes des opérateurs.
Sociologue et auteur de La Fabrique de l’addiction aux jeux d’argent, Thomas Amadieu a également été sollicité pour faire l’éloge des jeux d’argent durant sa thèse. « Ce n’est pas du tout un phénomène anecdotique, c’est colossal, révèle-t-il. De nombreuses figures de proue dans le milieu de la recherche, y compris des psychologues spécialisés dans l’addiction, sont financés directement ou indirectement par l’industrie du jeu. À en discuter avec des collègues, certains me confient qu’ils n’ont pas d’autre choix pour obtenir des financements… »
Une étude de l’AFJEL qui interroge Pour mieux appréhender le fonctionnement du lobby des paris sportifs, il est crucial d’examiner la dernière étude commandée et financée par l’AFJEL au cabinet PWC. Cette étude met en garde contre la hausse du nombre de joueurs sur les sites de casinos en ligne illégaux. Selon ce document, que nous avons eu du mal à obtenir avant qu’il ne soit enfin publié sur le site de l’AFJEL deux mois plus tard, « 5,4 millions de Français ont fréquenté au moins une fois dans l’année ces casinos virtuels clandestins », ce qui représente une augmentation de 35 % en deux ans.
Pour arriver à une telle conclusion, l’AFJEL affirme avoir utilisé la même méthodologie et le même cabinet que l’ANJ pour son étude sur le sujet en 2023, considérant ses résultats « indiscutables ». Cependant, Stéphane Piallat, chef du service central des courses et des Jeux de la direction centrale de la police judiciaire, fait montre de scepticisme.
« Selon notre propre évaluation, nous ne partageons pas du tout ce constat. 5,4 millions ? Je pense qu’on n’est pas du tout dans ces volumes-là », assure-t-il. D’autant que rencontrer un site de casino en ligne ne signifie pas nécessairement être un joueur régulier et assidu. D’après nos informations, le nombre de joueurs réguliers sur les sites de casinos en ligne avoisinerait le million, loin des prévisions de l’AFJEL.
Les casinos en ligne dans le viseur des opérateurs À travers cette étude contestable, l’objectif affiché de l’association n’est-il pas de viser la légalisation des casinos en ligne en France ? Cela représenterait une formidable opportunité financière pour les plateformes de paris sportifs, qui suivent cela de près depuis des années. « Lorsqu’une étude est financée par un acteur privé ayant des intérêts commerciaux à faire émerger tel ou tel résultat, cela invalide en soi le caractère scientifique de la démarche », confie en off un membre de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT).
« Nous ne visons pas du tout à prévenir les risques pour les joueurs ou à lutter contre l’addiction aux jeux d’argent, recadre Stéphane Piallat. C’est une démarche purement économique, uniquement commerciale. Le but est de convaincre les décideurs politiques que la seule façon de lutter contre les casinos en ligne illégaux est de légaliser l’offre afin qu’ils puissent eux-mêmes la gérer et la commercialiser sur leur site de paris en ligne et de poker. »
Mettre en avant la protection des joueurs et la lutte contre l’addiction, comme le fait l’AFJEL, est qualifié de « fraude à la pensée » par la psychologue bretonne. « On sait très bien que lorsque l’on ouvre un tel marché, cela augmente mécaniquement les risques d’addiction. Ils peuvent toujours soutenir que l’offre sera régulée, que les joueurs seront mieux protégés, c’est vrai, mais ce sera surtout une manière d’augmenter considérablement le nombre de joueurs. La seule chose qui pourrait réduire les problèmes d’addiction aux jeux d’argent en ligne serait d’interdire la publicité. Or, il apparaît que les contraintes réglementaires auxquelles font face l’AFJEL et les opérateurs sont minimales. »
Tombé dans les paris sportifs suite au divorce de ses parents, Rémy a progressivement sombré dans l’addiction avant de se tourner, au fil des ans, vers les casinos en ligne, « une bombe addictive » selon son propre témoignage. Ayant partagé son histoire avec Legend, celle d’un kinésithérapeute devenu dépendant au point d’escroquer l’assurance maladie à hauteur d’un million d’euros, il souhaite désormais alerter sur les implications potentielles de la légalisation des casinos en ligne.
« À l’heure actuelle, pour jouer sur des sites de casinos en ligne, souvent illégaux, il faut néanmoins avoir une certaine connaissance du sujet, ce n’est pas aussi simple que d’ouvrir un compte en quelques clics sur Winamax ou Betclic. Donc, même si on peut dire ce que l’on veut, c’est difficilement accessible pour le citoyen lambda. Si tu légalises, c’est fini. »
