Bordeaux : Le sanglier s’est installé jusqu’à devenir un nouveau « résident urbain »

C’est un sujet qui restait jusqu’ici « un angle mort » des domaines d’étude des agences d’urbanisme, indique Françoise Le Lay, directrice des études de l’A’Urba. Dans son nouveau numéro des CaMBo (Les cahiers de la métropole bordelaise), l’agence d’urbanisme Bordeaux-Aquitaine s’est penchée sur « les animaux dans la ville », un domaine « peu exploré alors qu’on entend beaucoup parler d’un retour des animaux sauvages dans la ville, poursuit Françoise Le Lay. On a donc voulu fouiller. »

Le sanglier est notamment une des espèces sur laquelle l’A’Urba s’est penchée, même s’il « n’est pas considéré à proprement parler comme une espèce sauvage, car c’est une espèce forestière qui s’est adaptée, on l’appelle le résident urbain » explique Françoise Le Lay.

En 2015, un sanglier vu devant l’hôtel de ville de Bordeaux

Doctorante en géographie, docteur en médecine vétérinaire, Carole Marin s’intéresse « au lien entre la dynamique animale et la construction des politiques urbaines. » Dans ce numéro des CaMBo, elle a présenté les résultats du volet naturaliste de son étude sur l’interaction des humains avec les animaux, le sanglier ayant la particularité de générer diverses destructions ou des collisions automobiles.

« A Barcelone, cela fait une vingtaine d’années que les scientifiques se penchent sur la question, à Bordeaux cela remonte à 2005-2006, avec un événement marquant en 2015, quand un sanglier, qui s’était manifestement égaré, a été vu devant l’hôtel de ville. Cela a alerté les pouvoirs publics et il y a eu, à ce moment-là, la construction d’un travail de la part de la fédération départementale de chasse, qui s’est traduit par un plan de gestion cynégétique urbain, qui a été présenté en 2019. » Parallèlement, « depuis 2013-2014, des destructions administratives sont mises en place pour « contrer » cet envahissement en abattant des animaux, au niveau du parc des Jalles, du parc des Coteaux sur la rive droite, et au sud de la ville également. »

En ville, « ils se déplacent plus vite pour ne pas rencontrer d’humains »

Un projet de suivi télémétrique (par collier GPS) a été mis en place pour mieux comprendre comment les sangliers fonctionnent dans l’espace urbain. « On a suivi une dizaine d’adultes, et nous avons aussi équipé une soixantaine de jeunes de boucles auriculaires, avec des numéros d’identification, ce qui nous permettait de savoir où on avait marqué l’animal, et de connaître leur dispersion moyenne lorsqu’il y avait une collision automobile ou lorsqu’il était prélevé à la chasse. »

Premier enseignement : « les hypothèses de départ étaient quasiment toutes fausses » assure Carole Marin. « On connaît les mœurs du sanglier rural, mais on ne savait pas trop comment l’animal fonctionnait dans l’espace urbain, qui est très morcelé. Certains imaginaient que les animaux venaient se réfugier dans les espaces urbains pendant les périodes de chasse, avant de retourner dans les espaces forestiers. Nous avons montré que les animaux capturés dans les villes de banlieue de l’agglomération bordelaise, y vivent à l’année. Ce sont des animaux qui se sont sédentarisés, c’est pour cela que je parle de sangliers urbains, sachant que leurs espaces vitaux sont réduits. En contrepartie, ils se déplacent plus vite pour ne pas rencontrer d’humains. »

Corridors écologiques et parcs métropolitains plaisent à la grande faune

Ces animaux restent toutefois de vrais sangliers, et pas « des sangliers de friches, comme certains les appellent. Ce sont toujours des sangliers forestiers, avec une activité essentiellement nocturne, c’est d’ailleurs rare que l’on tombe sur des animaux. »

L’analyse territoriale de l’agglomération bordelaise favorise par ailleurs leur implantation dans la ville. « A la différence de Berlin et Bruxelles entourés d’espaces forestiers, Bordeaux est pénétrée par des corridors écologiques jusque dans la ville. Il y a aussi la présence de parcs métropolitains, de réserves naturelles, comme la réserve de Bruges, qui est un site remarquable, et des projets d’agriculture périurbaine qui plaisent à la grande faune. » L’analyse de relevés d’indices de présence montre que la niche écologique du sanglier bordelais correspond assez fidèlement à la trame verte du PLU (Plan local d’urbanisme) de Bordeaux Métropole.

Plus généralement, la poussée de la faune sauvage en milieu urbain « n’est pas un phénomène massif » tempère François Le Lay. « Mais il y a des animaux sauvages que l’on voit de plus en plus, comme les ratons laveurs dans l’est de la France, le renard, ou encore le puma aux Etats-Unis… Cela dit des choses sur l’évolution de notre environnement, sur le dérèglement climatique et le mitage urbain. Mais nous sommes très ambigus avec ces animaux : au début on trouve cela insolite, mignon, et très vite on se rend compte que la cohabitation peut poser problème. »

Le numéro de CaMBo sur les animaux dans la ville est disponible aux éditions Le Festin (80 pages, 10 euros). Il sera présenté lors d’une réunion publique ce mardi à 18 heures au muséum de Bordeaux, 5 place Bardineau.