Belgique

Un wallon sur cinq victime du bruit routier en Wallonie

Près d’1 Wallon sur 5 est victime du bruit de la route. Un nouveau plan antibruit devrait voir le jour courant 2026.


Nous débutons notre enquête le long de la E42, près de Manage dans le Hainaut. À proximité de l’autoroute se trouvent une vingtaine de maisons, dont celle de Laurence. Depuis son jardin, elle a une vue directe sur les quatre voies où camions et voitures passent chaque jour à 120 km/h. Une situation qu’elle décrit comme infernale. « C’est constant ! C’est un bruit sourd qui nous fait sursauter, quand un camion éclate un pneu, quand il klaxonne intempestivement. On n’arrive pas à se dire, on va se mettre au calme, sans bruit. Non, jamais. »

Laurence a hérité de ce terrain dans les années 2000. « On le savait quand on a fait construire. Mais le trafic, la densité du trafic n’était pas comme elle est aujourd’hui. Là, c’est saturé tous les jours. »

Ce bruit la suit jusqu’à l’intérieur de sa maison. Dans sa chambre, il est impossible de dormir les fenêtres ouvertes. Ils ont dû installer l’air conditionné pour supporter les chaleurs de l’été. « Vous ne trouvez jamais votre sommeil. Et puis, quand vous le trouvez vous êtes réveillé. Conséquence, on est plus vite irritable, parce qu’on est plus fatigué. Un petit truc dans la journée qui ne se passe pas bien, ça peut prendre des proportions dingues. »

Laurence et ses voisins attendent des murs antibruit dans leur quartier depuis 1992. Il y a environ dix ans, le quartier a été classé comme prioritaire par la Région Wallonne pour cette installation, mais depuis, rien n’a avancé. Ils se sentent abandonnés par les politiques. « Pour eux, on est juste des gens qui habitent de long de l’autoroute, c’est tout. »

Lors de notre enquête, nous n’avons eu aucun mal à trouver d’autres victimes du bruit routier. Contrairement à ce que l’on pense, il n’est pas nécessaire de vivre dans des grandes villes pour en être affecté. Nous avons recueilli des témoignages du côté de Charleroi, mais aussi dans le village de Bassily, près de Silly, ou encore à Kain, près de Tournai. Là-bas, nous avons rencontré Alain, qui habite face à l’autoroute A8 depuis plus de 40 ans. Il y a une dizaine d’années des murs antibruit y ont été installés, mais selon Alain, ils sont loin d’être suffisants. « Les murs ne sont pas assez hauts pour interrompre le bruit. En plus, ils ne sont pas entretenus. Là-bas, il y a un trou, un arbre est tombé, les panneaux sont ravagés et ils n’ont pas été remplacés. »

Alain a l’impression de n’avoir jamais connu le silence. « C’est malheureux de dire ça, mais on était heureux quand il y a eu le Covid parce que la circulation était à l’arrêt. On entendait les petits oiseaux chanter, c’est merveilleux. Mais là, bon, on n’entend plus les petits oiseaux. On entend les gros camions. »

Tous les témoignages récoltés expriment une même problématique : ce bruit est « invivable ». Certains prennent des somnifères pour s’endormir, d’autres souffrent d’acouphènes ou d’hypertension, convaincus que cela est causé par ce bruit.

L’Europe exige aux États membres de cartographier le bruit environnemental tous les 5 ans pour les grandes infrastructures (routes, ferroviaires, aéroports) et agglomérations. En Belgique, cette compétence est régionale. La Wallonie a donc cartographié les abords de ses grands axes, la dernière carte datant de 2022.

Près d’un Wallon sur cinq est touché par le bruit routier. Plus de 660.000 victimes de cette pollution sonore ont été identifiées. À Bruxelles, la situation est encore plus préoccupante, près d’un Bruxellois sur trois étant concerné.

Cette pollution sonore a un impact très négatif sur la santé des personnes exposées sur le long terme. Les dernières études de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommandent de ne pas dépasser une exposition moyenne de 53 décibels. Au-delà, notre santé est mise en danger. Les risques de souffrir de maladies cardiovasculaires, de diabète, d’accidents vasculaires cérébraux (AVC), de démence ou d’obésité sont considérablement augmentés.

Bien que nous ayons l’impression de nous habituer au bruit quotidien, notre corps et notre métabolisme ne s’y habitueront jamais. « Ça va augmenter la production de nos hormones de stress et provoquer toute une série de phénomènes en cascade. Ce sont vraiment des effets insoupçonnés à la base, mais qui vont impacter notre santé, notre qualité de vie et notre bien-être aussi, » explique Céline Bertrand, spécialiste de l’environnement et de la santé au sein de la société scientifique de médecine générale. Selon l’OMS, le bruit cause chaque année en Belgique 2000 morts prématurées.

Pour donner une idée des niveaux de bruit, Laurence, que nous avons rencontrée à Manage, est exposée quotidiennement à plus de 70 décibels, tandis qu’Alain de Kain l’est à plus de 65 décibels. Tous deux s’interrogent sur les conséquences de ce bruit sur leur santé. « C’est vrai que je souffre d’hypertension, peut-être que c’est dû à ce bruit qui nous énerve tout le temps. Mes parents qui habitent en face souffrent aussi tous les deux d’hypertension, ça fait 50 ans qu’ils sont ici. Donc oui, peut-être bien que ça aurait un impact, plus que ce qu’on ne pense en tout cas, » nous confie Laurence.

La problématique de la pollution sonore est souvent sous-estimée et banalisée par la population. « On ne s’inquiète pas trop pour ça. Ça fait partie du quotidien. On vit en ville, il y a des nuisances sonores, on ne s’inquiète pas. Mais en fait, il faut davantage conscientiser, sensibiliser, informer, c’est sûr, mais il faut surtout aussi légiférer pour protéger la santé publique, » souligne une spécialiste en santé publique.

Dans le domaine médical, il semble également y avoir des lacunes. Les effets de la pollution sonore sont peu connus. « La formation de base aborde peu la santé environnementale, et il est très difficile de prouver un lien de cause à effet entre le bruit et certaines maladies. On peut soupçonner un lien, mais c’est encore très difficile de déterminer que c’est dû à cette exposition chronique, même si les études le prouvent, » ajoute un médecin.

Concernant la Wallonie, les compétences en matière de bruit sont fragmentées. François Desquesnes (Les Engagés) est responsable de la mobilité, des infrastructures et de la circulation routière. C’est lui qui définit les zones prioritaires pour des interventions. Cependant, c’est le cabinet d’Yves Coppieters (Les Engagés), en charge de la santé et de l’environnement, qui gère la pollution sonore dans les grandes agglomérations. Il fixe les limites de bruit routier et est chargé de modifier ou non la valeur seuil de 70 dB sur les routes. Lors de notre entretien, le ministre Coppieters nous assure que « ce n’est pas compliqué. C’est justement d’avoir un plan wallon ambitieux. »

Quand nous lui parlons de cette valeur seuil, il nous assure que « ce n’est pas une norme en Région wallonne, c’est-à-dire que c’est une valeur cible. Si on la dépasse, il faut absolument agir en amont pour diminuer l’intensité. »

Il reconnaît que le problème existe et qu’il est préoccupant. Cependant, il mentionne également que le budget est limité. « Le gouvernement Wallon a de l’ambition et a déjà investi environ 3 millions d’euros dans les grandes agglomérations. C’est insuffisant, il faut aussi aller chercher des moyens chez mes collègues pour avoir un réel impact sur les citoyens. C’est un travail collaboratif. »

Pour limiter le bruit le long des grands axes routiers, plusieurs solutions existent : poser des murs antibruit, remplacer le revêtement de la route pour en installer des moins bruyants ou créer des merlons, c’est-à-dire des talus qui limitent la propagation du bruit.

Cependant, le problème est bien plus vaste. Bien qu’il soit possible d’atténuer la pollution sonore de quelques décibels, il est très difficile, voire quasi impossible, de faire baisser cette exposition sonore en dessous de 53 décibels comme le recommande l’OMS. Les spécialistes estiment que « On peut encourager les modes de déplacement actifs, par exemple en milieu rural où il y a peu d’alternatives à la voiture. Mais, de manière générale, cela exige de réduire nos déplacements. On pourra toujours essayer de diminuer les nuisances sonores liées au trafic, mais la meilleure solution reste de ne pas se déplacer. »

Un nouveau plan antibruit est prévu pour 2026, pouvant coûter plusieurs dizaines de millions d’euros. Il reste à voir si la Wallonie sera suffisamment ambitieuse pour porter secours aux 660.600 Wallons victimes de pollution sonore routière.