Belgique

Sciences Po Paris crée un master pour former des « ingénieurs de la démocratie » contre la désinformation.

« Riposter ». Ce terme est au centre d’un nouveau master qui sera proposé dès la rentrée 2027 par l’École de journalisme de Sciences Po Paris. Initié par Marie Mawad et Alice Antheaume, le « master investigations, analyse et intégrité de l’information » vise à former des experts « capables de contrecarrer les guerres informationnelles ».

« Ces attaques, qu’il s’agisse de désinformation, de campagnes de déstabilisation ou d’ingérences étrangères, posent un défi stratégique énorme aux institutions, aux gouvernements, aux entreprises privées et bien sûr à nos démocraties », souligne la doyenne de l’École de journalisme, Marie Nawad.

Les deux initiatrices du projet ont consulté divers secteurs, allant au-delà de la simple sphère médiatique. Alice Antheaume, directrice exécutive de l’École de journalisme, explique la genèse du projet : « On a vraiment parlé à un grand nombre de personnes, de tous les secteurs, sur l’idée que l’information est un bien public nécessaire à nos espaces démocratiques, et on a eu l’idée qu’il fallait utiliser cette expertise (NDLR : des journalistes) dans l’investigation pour l’ensemble du socle démocratique ».

« C’est un marché en pleine expansion », constate-t-elle. Les besoins en experts se sont révélés pressants : « Avec la présidentielle qui arrive, il y a vraiment une forme d’urgence à former des profils experts sur ces questions », ajoute-t-elle. Marie Nawad évoque également les répercussions économiques : « Pour une entreprise privée, lorsqu’elle est victime d’une campagne de déstabilisation sur internet, cela se traduit dans son cours de Bourse. L’enjeu est stratégique, essentiel. Il faut des personnes capables de comprendre, analyser, décortiquer, répondre à ces campagnes de déstabilisation ».

« Il y a un vrai besoin sur le marché et un éventail d’employeurs qui s’intéressent à ce type de profil qui est très large », observe Marie Nawad. Bien que la demande d’experts en données et en investigation numérique soit croissante, Alice Antheaume note que les formations dans ce domaine sont souvent fragmentaires : « Ce qui nous a été dit, c’est qu’il y a une sorte de Far West de l’OSINT en ligne (NDRL : méthode de renseignement à partir de sources ouvertes/publiques) avec différents niveaux de formation et beaucoup de formations sur le tas, mais pas de master structuré, et qu’il n’y a pas non plus de limites éthiques claires ».

« Il existe des experts qui sont des experts de l’information mais qui se sont formés au fur et à mesure en prenant des briques à droite à gauche », souligne Marie Nawad. « Nous, ce que nous nous proposons de faire, c’est de rassembler toutes ces briques de compétences en une seule personne pour former des experts hybrides ». Sur le site de l’École de journalisme de Sciences Po Paris, ces experts sont surnommés les « ingénieurs de la démocratie ».

Les futurs étudiants devraient donc apprendre des techniques d’investigation avancées (numériques, en open source), comprendre les enjeux géostratégiques afin de décrypter les guerres informationnelles, et être sensibilisés à la déontologie et à l’éthique journalistique.

Quels seront ces super-experts qui sortiront au terme de ces deux ans de formation, les premiers en 2029 normalement ? Les responsables de cette nouvelle formation ont identifié « trois catégories de débouchés : le monde des médias, les services de l’État, les entreprises ».

Les futurs étudiants (jusqu’à 30 par an) pourront devenir journalistes d’investigation, data journalistes (qui exploitent et comparent des données statistiques), journalistes OSINT ou open source (qui enquêtent à partir de documents librement accessibles principalement sur internet). Ils pourraient également se diriger vers le secteur économique en devenant analystes en e-réputation, veilleurs stratégiques, ou enquêteurs forensic (qui analysent les traces numériques lors de crimes informatiques). Enfin, ils pourraient servir un État en tant qu’analystes en risque (géopolitique ou pays) pour veiller à la régularité des élections. Alice Antheaume revient sur les dernières municipales en France, marquées par des « dupes de sites locaux d’infos (NDLR : clones de sites internet) construits pour permettre de la propagande et de la désinformation ».

La désinformation est considérée comme un risque stratégique majeur. Kevin Schmidt, porte-parole du Centre de crise National, déclare : « La désinformation figure parmi les risques majeurs ». Pour lui, « ce risque est considéré comme l’un des plus pertinents à l’heure actuelle pour notre société en Belgique. La désinformation faisait déjà partie de l’analyse nationale des risques, mais parfois sous d’autres appellations ou en lien avec d’autres risques. Ici, elle est un risque spécifique, présenté comme tel ». Les conséquences de campagnes de désinformation, précise-t-il, incluent la polarisation de la société, la fragilisation des autorités et une méfiance accrue des citoyens envers les institutions.

Du côté des services de renseignement, le commandant du SGRS (Service Général du Renseignement et de la Sécurité), le Général-Major Stéphane Dutron, révèle en 2025 : « La lutte contre la désinformation est quotidienne et ce ne sont pas les exemples qui manquent. Depuis la rupture unilatérale de nos relations diplomatiques avec le Rwanda, nous avons vu exploser les campagnes de désinformation concernant le rôle de la Belgique dans l’Est du Congo ». Dans son dernier rapport en 2025, la Sûreté de l’État souligne « la menace hybride qui émane de la Russie » : « Les campagnes de désinformation et d’influence font partie de l’arsenal traditionnel des actions hybrides russes. Une grande variété d’acteurs prorusses s’efforcent, dans ce contexte, de semer la discorde et de saper les institutions démocratiques par des messages antioccidentaux, antidémocratiques et polarisants. Souvent, ils exploitent de manière opportuniste des clivages existants ou des faits d’actualité, y compris parfois en Belgique, par exemple, en prétendant que les autorités mentaient à la population au sujet des ‘coûts élevés de l’aide' ».

Selon une étude de Sopra Steria, une entreprise de services du numérique française, l’impact estimé de la désinformation sur l’économie mondiale en 2024 se chiffrerait à 417 milliards de dollars, conséquence de faux avis en ligne, de deepfakes et de fraudes utilisant l’IA, ainsi que d’arnaques crypto. Ayman Awada, directeur des services financiers du groupe, souligne : « Cette étude montre que la désinformation n’est plus seulement un problème démocratique. Elle constitue désormais un risque économique massif pour les entreprises et pour les marchés. L’enjeu est clair : passer de la prise de conscience à l’organisation d’une véritable résilience informationnelle au niveau européen ». Et résilience signifie résistance, combat, riposte.

À écouter : l’interview de Marie Nawad et Alice Antheaume de l’École de journalisme de Sciences Po Paris.