
Études : parents rivés sur leurs téléphones, enfants se sentent insignifiants.
La scène est ordinaire : un enfant rentre de l’école ou d’une activité extrascolaire, impatient de partager avec ses parents ses expériences de la journée. Cependant, ceux-ci l’écoutent distraitement, les yeux rivés sur leur téléphone, sans jamais le quitter des mains. L’enfant, quant à lui, ne reçoit ni la réaction ni l’attention qu’il espérait.
Le terme « phubbing » désigne le fait d’ignorer ou de négliger les personnes présentes en privilégiant son téléphone au détriment des interactions en face-à-face. Bien que la plupart des gens n’agissent pas de manière intentionnelle, cette forme d’indifférence peut avoir des conséquences néfastes sur l’entourage, préviennent les experts. Elle peut affecter le comportement des partenaires ainsi que celui des enfants.
« Les parents qui passent trop de temps sur leur téléphone au lieu d’interagir avec leurs enfants leur envoient un message négatif : la personne invisible de l’autre côté de l’écran compte plus qu’eux », avertit la chercheuse Wendy L. Patrick.
Alexandra Cobzeanu et Gabriela-Elena Adafiniová, deux scientifiques roumaines, ont examiné comment l’utilisation du téléphone par les parents influence leurs adolescents. Dans leur étude, elles soulignent l’évolution spectaculaire des technologies : autrefois limité aux appels et aux SMS, le téléphone est devenu un appareil multifonction dont les services semblent désormais indispensables à la plupart d’entre nous.
Ces fonctions incluent les services bancaires, les paiements en ligne, les réseaux sociaux, diverses applications et un accès permanent à Internet. Il est également possible de visionner des vidéos parfois peu stimulantes, de jouer sans relâche au même jeu, ou encore de partager des expériences en direct et d’échanger avec des amis.
Dans leur étude, les deux chercheuses notent que le fait de privilégier son téléphone et de se laisser distraire par celui-ci au détriment de ses enfants devient de plus en plus courant dans les familles, suscitant une inquiétude croissante. Lorsque les adultes ignorent leurs enfants ou leur accordent moins d’attention en raison de leur smartphone, cela peut nuire à la relation, car l’enfant a alors l’impression de ne pas compter ou d’être délaissé.
Elles soulignent également que lorsque les parents passent beaucoup de temps sur leur téléphone et prêtent moins attention à leurs enfants, cela peut engendrer un sentiment de rejet et d’éloignement, ainsi qu’un affaiblissement du bien-être émotionnel et un développement affectif plus fragile.
L’étude a porté sur 159 adolescents âgés de 13 à 18 ans. Les chercheuses rapportent que les jeunes interrogés ont signalé un phubbing parental d’une fréquence comparable, qu’il provienne de leur mère ou de leur père. Ce comportement leur donnait le sentiment de ne pas avoir d’importance. Les adolescents ont notamment répondu à des questions telles que : « Dans quelle mesure avez-vous le sentiment de ne pas compter ? » ou « À quelle fréquence avez-vous été traité d’une manière qui vous a donné l’impression d’être insignifiant ? »
Selon les expertes, ces résultats mettent en lumière l’impact significatif du phubbing sur les interactions humaines, en particulier dans la relation parents-enfants. « Les adolescents sont généralement plus exposés que les autres groupes d’âge aux comportements problématiques liés aux smartphones. Le sentiment de ne pas compter aux yeux des autres peut avoir de nombreuses conséquences négatives, favorisant notamment l’apparition de comportements addictifs, comme une dépendance au smartphone », expliquent-elles.
Cependant, l’étude montre que le phubbing parental n’entraîne pas directement une dépendance au téléphone chez les adolescents. Son influence semble plutôt indirecte, en ce qu’il engendre le sentiment de ne pas être considéré comme important. « Les personnes qui se sentent ignorées par leurs proches ont sans doute davantage tendance à se tourner vers leur smartphone lorsque leur besoin d’attention reste insatisfait. Les adolescents fréquemment confrontés au phubbing parental peuvent donc chercher de l’attention ailleurs et se réfugier dans leur smartphone lorsque les interactions avec leurs parents ne répondent pas à leurs besoins sociaux et émotionnels. Cela peut être particulièrement vrai lorsqu’ils ont eux-mêmes le sentiment de ne pas compter aux yeux de leurs parents », ajoutent les chercheuses.
Une autre étude récente, menée aux États-Unis, s’est également penchée sur l’influence du phubbing parental sur le bien-être des enfants et sur la manière dont il affecte les relations au sein de la famille.
« J’ai parlé de cette étude à des amis, dont beaucoup sont des parents impliqués et éduqués, et la plupart ont réagi en fronçant les sourcils, car ils se sont reconnus dans les situations décrites. Il ne s’agit pas de se demander pourquoi nous serions tous de mauvais parents. Il s’agit plutôt d’observer nos familles et de regarder la place qu’occupent les smartphones et autres appareils au sein de celles-ci, dans l’espoir que, lorsque cela s’avère pertinent, nous apportions de petits changements », explique Karen Elizabeth Dill-Shackleford, l’une des autrices de cette étude.
Cette dernière a été menée auprès de 600 adolescents âgés de 12 à 17 ans. Il a été demandé à ces derniers comment ils percevaient l’attitude de leur mère ou de leur père, et dans quelle mesure ils avaient le sentiment que les smartphones, les tablettes ou les ordinateurs détournaient l’attention de leurs parents.
L’étude visait également à déterminer si les adolescents se sentaient ignorés par leurs parents en raison de l’usage de leur téléphone portable, et si cette situation traduisait un manque d’attention à leurs besoins, susceptible d’entamer leur sentiment d’être reconnus et valorisés.
Comme dans l’étude précédente, il a été constaté que les adolescents voyant leurs parents régulièrement distraits par un smartphone ou un autre appareil se sentaient également moins sûrs d’eux. Ils étaient aussi moins enclins à se tourner vers leurs parents lorsqu’ils ressentaient le besoin de parler d’un sujet important.
Karen Elizabeth Dill-Shackleford rappelle à ce propos qu’aujourd’hui, les téléphones ne sont pas les seuls éléments susceptibles de détourner l’attention des parents. « Mais les téléphones et les autres appareils sont conçus pour capter notre attention et la retenir. Nous savons que les gens consultent régulièrement leur téléphone dans de nombreuses situations du quotidien », remarque-t-elle.
Elle souligne également que les distractions liées au téléphone sont souvent brèves, répétées, socialement admises, et s’intègrent dans des situations familiales pourtant ordinaires entre parents et adolescents. Contrairement aux problèmes psychologiques ou physiques, l’usage du téléphone par les parents relève d’un comportement qui demeure sous leur contrôle conscient.
La solution ne consisterait donc pas à supprimer totalement l’usage du téléphone, ni à renoncer à consulter les sites d’information ou à jouer à un jeu. « Nous recommandons plutôt de veiller à rester disponible », explique la psychologue. Cela peut notamment passer par l’instauration de moments précis sans téléphone, que ce soit pendant les repas ou le soir avant le coucher.
L’experte invite aussi les parents à réfléchir à ce que signifie réellement accorder « suffisamment d’attention » à leurs enfants. Il s’agit notamment de savoir repérer les moments où quelque chose compte vraiment pour l’enfant, et de trouver des moyens de lui montrer qu’un parent reste proche et attentif.
Cela ne signifie pas pour autant que les parents doivent systématiquement interrompre ce qu’ils font dès qu’un enfant réclame leur attention. « Un bon début consiste à lui montrer que vous avez remarqué qu’il cherche à attirer votre attention. Vous pouvez par exemple lui indiquer quand vous aurez le temps d’avoir une vraie conversation avec lui », conseille Dill-Shackleford.
Comme dans la première étude citée, l’experte souligne ici aussi que même des perturbations de courte durée dans la façon dont les parents réagissent face à leurs enfants peuvent avoir des répercussions importantes sur les adolescents, en matière de relations interpersonnelles. Il n’est donc pas seulement question du comportement des adultes, mais aussi du sentiment d’appartenance à la famille éprouvé par les enfants, et de leur sécurité affective.
Bien que les données sur les comportements parentaux restent encore limitées, de nombreux adultes ont déjà reconnu que l’usage de leur smartphone empiétait sur le temps passé avec leurs enfants. Selon une enquête réalisée en 2020, 68 % des parents interrogés déclaraient que leur téléphone les distrayait « parfois » lorsqu’ils étaient avec leur enfant. Et dans une autre étude menée en 2024, près de la moitié des adolescents (46 %) indiquaient que leurs parents se laissaient « au moins occasionnellement distraire par leur téléphone » pendant une conversation.
Un article rédigé par Denisa Šindlerová (CT), publié le 20 juillet 2026 à 07h00.
