Belgique

Ponts en Wallonie : carte interactive des ouvrages dégradés à découvrir

Ce document daté du 26 novembre 2025 ne comporte qu’une liste de noms. Sur le ring de Charleroi, chaque jour, près de 47.000 véhicules empruntent le R9.


Ce document, daté du 26 novembre 2025, ne présente qu’une liste de noms. On y retrouve une variété d’ouvrages, allant des petites passerelles piétonnes aux aqueducs, en passant par des ponts autoroutiers très fréquentés. Chaque jour, des milliers d’usagers empruntent ces infrastructures sans vraiment y prêter attention.

La première réaction a été d’identifier ces infrastructures, de vérifier leur localisation et de recouper ces données avec des informations publiques pour afficher leur état de service le plus récent. Pour la première fois, ces ponts sont regroupés dans une carte interactive sans précédent.

Les parlementaires ont accès à ces documents à huis clos, mais leur diffusion est interdite. Pour le député Germain Mugemangango (PTB), cela pose un problème de transparence. Selon lui, « le premier élément demandé, c’est la transparence. Quand on dit qu’il y a des ponts dans un état préoccupant, les citoyens peuvent savoir où ils se trouvent. » En 2023, l’ancien ministre de la Mobilité, Philippe Henry (Ecolo), avait déjà osé rendre publique la liste des ponts les plus fragiles sur le site web du Parlement wallon.

Faute d’accès aux rapports d’inspection, nous avons décidé d’effectuer une visite sur le terrain pour examiner l’état de ces ponts classés en catégorie A. Premier arrêt : le ring de Charleroi, un tronçon figurant parmi les ouvrages les plus dégradés de Wallonie.

Le trafic est incessant. Près de 47 000 véhicules circulent chaque jour sur le ring de Charleroi (R9). Cinquante ans après sa construction, le temps a laissé des marques. Sous le viaduc à deux niveaux de la zone IX, le béton présente des signes d’usure, avec des armatures parfois à découvert. L’humidité s’infiltre et la corrosion est visible sur plusieurs éléments de la structure. Les passants sont impressionnés par le spectacle : « Il n’y a pas un aspect de confiance. On a l’impression que ça va s’effondrer. Je n’aime pas rester dessous trop longtemps », témoigne une usagère.

Nous avons sollicité l’avis d’un spécialiste indépendant. Damien Champenoy, ingénieur civil et professeur à l’Université de Lorraine, spécialiste des ouvrages d’art, possède plus de vingt ans d’expérience dans l’inspection des ponts. Pour lui, l’eau est le principal ennemi de cette infrastructure. « Ce pont peut tomber. Pas demain, il ne faut pas être catastrophiste. Mais si on laisse pourrir la situation pendant dix ou quinze ans, personne ne pourra plus rien garantir », avertit-il. Il souligne l’importance de réparer une armature dégradée, la comparant à une voiture dont la courroie commence à faire du bruit.

La Sofico, la société publique chargée des autoroutes wallonnes, ne conteste pas ce diagnostic. Elle admet que la zone IX du ring de Charleroi nécessiterait une rénovation profonde ou même une reconstruction. Aucun calendrier n’est encore établi. « Ces travaux auront un impact lourd sur la mobilité dans et autour de Charleroi. Une étude de mobilité est en cours […] Le planning des opérations à mener sur la zone IX sera déterminé en fonction de ses résultats », indique Héloïse Winandy, porte-parole de la Sofico.

Le raisonnement intuitif pourrait suggérer que les ponts présentant de plus gros défauts devraient être les premiers à être réparés. Cependant, en Wallonie, cela ne constitue plus le premier critère de décision. Face à un réseau vieillissant et à un nombre croissant d’ouvrages nécessitant de l’entretien, le Service public de Wallonie a adopté une autre approche. L’idée est d’intervenir en priorité sur les ponts en état moyen (catégorie C) pour éviter qu’ils ne se détériorent davantage et ne rejoignent la liste des infrastructures les plus critiques.

« Le scénario qu’on a choisi, c’est de maintenir l’état du parc constant », explique Pierre Gilles, inspecteur général au SPW Mobilité et Infrastructures. « Je ne vais pas travailler sur ce pont que je connais, qui est en mauvais état et pour lequel le bourgmestre me téléphone régulièrement. Je vais réparer un autre pont, parce que si je ne le fais pas maintenant, lui aussi va devenir en mauvais état et je ne m’en sortirai plus. C’est ce qu’on appelle la dette grise. »

Cette stratégie se reflète directement dans les investissements prévus par la Wallonie. Sur les 400 millions d’euros alloués pour les cinq prochaines années, près de 70 % seront consacrés aux ouvrages classés dans le groupe de santé C. La part des ponts les plus dégradés (groupes A et B) s’élèvera à environ 25 % de cette enveloppe, tandis que les structures en bon état (groupes D et E) ne recevront que 5 %.

Comment vérifier si cette stratégie est appliquée sur le terrain sans accès aux documents ? Le seul rapport d’inspection consulté concerne un pont en groupe de santé C : le pont de l’Hermeton, à Philippeville. L’inspection datant du 17 octobre 2017 révèle plusieurs défauts, notamment des « fissures larges et profondes avec moellons manquants ».

Près de quatre ans plus tard, le 9 mars 2021, le Centre de gestion du Service public de Wallonie valide des travaux de maçonnerie. Son avis est clair : « Ne pas tarder à réparer. On se trouve sur un itinéraire de gros transports exceptionnels. »

Nous nous sommes rendus à Philippeville. Plus de huit ans après l’inspection et plus de quatre ans après la validation des travaux, aucun chantier n’a été entrepris. Le pont reste en service, mais le passage de certains transports exceptionnels y est désormais interdit.

Nous avons soumis ce dossier à Damien Champenoy. Selon lui, l’écart entre les documents administratifs et la réalité du terrain est problématique. « C’est écrit qu’on doit le faire. Et dans les faits, sur le seul exemple que vous avez pu vérifier, ce n’est pas fait. C’est dommageable. Cela montre que les règles ne sont pas respectées et que le système n’est pas crédible », conclut-il.

Interrogée par la RTBF, la Sofico confirme qu’aucun travail n’a été réalisé depuis l’inspection de 2017. Elle justifie que, « même si une inspection conclut à un besoin d’intervention, il est impossible d’agir partout en même temps. » Selon la dernière inspection, effectuée en janvier 2023, aucun aggravation de l’état du pont n’a été constatée. La structure est toujours classée dans le groupe de santé C et continue d’être surveillée.

Le pont de l’Hermeton n’est pas un cas isolé. En 2020, l’ancien ministre de la Mobilité, Philippe Henry, avait annoncé que la réparation de la passerelle de Colonster, longeant l’Ourthe en région liégeoise, figurait parmi « les travaux prioritaires ». Plus de cinq ans plus tard, cet ouvrage fait toujours partie de la liste des ponts classés dans le groupe de santé A. Selon les données les plus récentes du géoportail wallon, la passerelle reste interdite à la circulation.

Ces deux exemples ne suffisent pas à évaluer l’ensemble de la politique wallonne concernant la gestion des ponts. Toutefois, ils illustrent que plusieurs années peuvent s’écouler entre une inspection, une décision d’intervenir et la réalisation effective des travaux. Une réalité difficile à évaluer plus largement sans accès aux rapports d’inspection et aux données récentes.

Avec l’aide de Gwenaël Poleyn pour la réalisation de la carte.