Belgique

Les défis technologiques de demain en Wallonie, selon Clarisse Ramakers (Agoria)

En mai 2021, Clarisse Ramakers prend la direction générale d’Agoria en Wallonie, alors que le monde est sur le point de sortir de la crise du Covid-19. Cinq ans plus tard, elle estime que la prise de conscience des enjeux politiques et de la faiblesse de l’Europe a été le changement le plus marqué depuis son entrée en fonction.


C’est en mai 2021 que Clarisse Ramakers a pris la direction générale d’Agoria en Wallonie, alors que le monde s’apprêtait à sortir de la crise du Covid-19. Cinq ans plus tard, elle évalue que le plus grand changement depuis son entrée en fonction est « la prise de conscience des enjeux politiques et de la faiblesse de l’Europe dans ce contexte-là« .

Durant la pandémie, la dépendance envers certains États, notamment la Chine, est devenue manifeste, souligne-t-elle, en mentionnant la fermeture d’usines et de frontières. Par la suite, la guerre en Ukraine a mis en lumière la flambée des prix de l’énergie due à notre dépendance au gaz russe. Elle indique qu »il a fallu trouver une diversification d’approvisionnements« . Ce contexte, couplé à une demande croissante d’électricité en lien avec les objectifs de décarbonation, a ravivé le débat autour du nucléaire. Elle affirme : « Et donc on remet sur la table à ce moment-là, ça nous semble fou maintenant : le nucléaire. Et on se dit : si on veut un mix énergétique décarboné qui répond à nos besoins, on doit nécessairement rouvrir la question du nucléaire et en refaire une opportunité« . Il a fallu près de quatre ans au gouvernement pour agir dans ce sens.

Cinq ans plus tard, Clarisse Ramakers observe des changements en matière de dépendance dans des secteurs stratégiques. Elle cite l’exemple de Safran, une entreprise spécialisée dans les moteurs et équipements aéronautiques, qui a décidé d’implanter une nouvelle usine en Wallonie, créant une centaine d’emplois. Cette relocalisation s’explique par une dépendance excessive, notamment envers la Chine, et vise à raccourcir la chaîne d’approvisionnement tout en conservant le contrôle sur la production.

La question se pose : la souveraineté industrielle se traduit-elle par la création d’emplois en Wallonie ? Pour y répondre, Clarisse Ramakers évoque les récentes élections et note que le nouveau gouvernement wallon (MR-Les Engagés) a placé l’industrie au cœur de sa déclaration de politique générale. Elle déclare : « On doit chouchouter cette industrie« , ajoutant qu’il est temps de concrétiser ces promesses. En Wallonie, des terrains restent disponibles pour accueillir de nouvelles entreprises, mais elle précise qu »il faut aussi accepter que ces industries soient plus digitalisées, parce que le coût du travail reste important en Belgique et en Wallonie« . De plus, elle constate un regain d’intérêt pour la souveraineté européenne parmi les grandes multinationales.

Un autre changement depuis la guerre en Ukraine est l’évolution du regard sur l’industrie de la Défense. La réindustrialisation de la Wallonie pourrait-elle être soutenue par des investissements dans ce secteur ? Clarisse Ramakers indique qu »on doit tout d’abord être fière en Wallonie d’être un territoire de l’industrie de la Défense« , mentionnant des entreprises emblématiques telles que FN Herstal, John Cockerill, et KNDS. Elle se rappelle qu’à son arrivée, les institutions financières fermaient leurs portes à l’industrie de la Défense. Elle conclut en affirmant que « ça redevient sexy d’investir dans la Défense« .

Elle interroge si ce regain d’intérêt révèle quelque chose sur l’état du monde, en précisant que « lorsqu’on parle de souveraineté stratégique, la première chose à assurer, c’est sa souveraineté et sa sécurité physique« . Elle note que les stratégies diplomatiques traditionnelles, autrefois dominées par des organismes comme l’ONU et l’OTAN, ont été bouleversées, notamment avec l’ère Trump, qui a fait passer les relations internationales à un cadre plus transactionnel. Elle insiste sur le fait que les intérêts de la Défense impliquent d’acheter rapidement les meilleurs outils pour se protéger, tout en développant une politique de défense européenne moins fragmentée.

Clarisse Ramakers déplore l’échec du projet SCAF, l’avion de chasse franco-germano-espagnol, qu’elle considère comme un message défavorable pour l’industrie de la Défense en Europe.

En matière d’emploi dans l’industrie technologique (Défense, aéronautique, IT, etc.) en Belgique, elle estime que l’on se trouve dans une dynamique de croissance, avec une prévision de 330 000 emplois en 2030 contre 310 000 en 2020. Cependant, elle souligne qu’il faudra composer avec un environnement instable, citant par exemple les fluctuations de la politique des droits de douane aux États-Unis.

Elle affirme qu »il va falloir garder le cap dans un monde où l’on va avoir beaucoup d’évolution« , appelant à une capacité d’adaptation des politiques publiques. Concernant l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi, elle estime qu’il s’agit à la fois d’un risque et d’une opportunité, notant que « 55% des entreprises n’ont pas encore réellement investi dans l’IA« , tandis que « 15% estiment que c’est une opportunité de croissance« .

Elle souligne l’importance de réfléchir à l’impact de l’IA sur les modèles d’affaires et aux activités qui pourraient disparaître, en insistant sur la nécessité de s’adapter à ces changements.

Enfin, en ce qui concerne la souveraineté et les enjeux environnementaux, Clarisse Ramakers estime qu’ils ne s’opposent pas. Elle indique que pour garantir la souveraineté, « on doit aussi le faire avec de l’énergie décarbonée« , affirmant que la Wallonie a un avantage à être moins dépendante des énergies fossiles que d’autres régions du pays.

Elle conclut que pour la Wallonie, des opportunités existent dans le domaine des énergies renouvelables, notamment à travers des initiatives communautaires.

Clarisse Ramakers rejoindra bientôt le Comité exécutif de Keyes en tant que Chief Innovation & Technology Officer.