
Le business des pompes funèbres : « Des enterrements vendus comme des aspirateurs »
Une photo en noir et blanc, représentant un homme âgé souriant, accompagnée de son nom, de sa date de naissance au début du XXe siècle et de son décès survenu récemment. Aurélie Neirinck tient dans ses mains le faire-part de décès de son grand-père, qu’elle appelait affectueusement « Papy ». Ce dernier a quitté ce monde à l’âge de 94 ans, à l’hôpital.
« On m’a annoncé son décès par message vocal, » se remémore Aurélie, visiblement marquée par la manière dont la situation a été gérée. « Dès mon arrivée à l’hôpital, on m’a dit qu’il fallait se dépêcher, car il fallait le descendre à la morgue, c’était le protocole. J’ai demandé d’attendre ma mère, mais on m’a répondu : une heure maximum, c’est le protocole. » Elle soupire, « En réalité, c’est une question de rapidité pour libérer la chambre. Peut-être que ma grand-mère aurait souhaité passer une dernière nuit avec son mari, mais cela n’était pas envisageable à cause de ce protocole. On a monétisé la mort à travers les hôpitaux et les pompes funèbres. »
Le lendemain de ce triste événement, Aurélie se retrouve face à un entrepreneur de pompes funèbres, dans une situation qu’elle décrit comme précipitée. « Il fallait faire des choix rapidement. J’étais seule avec ma mère, et il fallait que ce soit rapide. On a ouvert un catalogue comme pour choisir une cuisine, » explique-t-elle. Les pages de ce catalogue présentent de nombreux cercueils, et l’employée des pompes funèbres lui déconseille les modèles d’entrée de gamme, en précisant : « Celui-là, il est vraiment très, très bas de gamme. C’est en contreplaqué, ça fait un peu Ikea. »
Des mois plus tard, Aurélie réalise qu’elle n’a pas pu offrir à sa famille un véritable rituel d’adieu digne de son grand-père. « On a mangé des sandwichs mous au fromage, de la tarte au riz, et du café filtre. Mais en fait, Papy n’aimait pas le café filtre, nous non plus. On disait que c’était très bien, mais c’était surtout pratique et rapide. »
Le secteur des pompes funèbres en Belgique génère un chiffre d’affaires annuel d’environ 600 millions d’euros. Les frais d’enterrement varient entre 4 000 et 6 000 euros, selon les entreprises et les communes, certaines imposant des taxes administratives. Par exemple, à Bruxelles, la commune de Forest facture 173,40 euros pour un décès, tandis qu’à Saint-Gilles, il n’y a aucun frais.
Bien que la profession soit encadrée par un code de déontologie, des abus persistent. En 2022, les inspecteurs du SPF Économie ont contrôlé près de 200 entreprises de pompes funèbres, et 70 % d’entre elles étaient en infraction, principalement pour des manquements aux règles d’affichage des prix.
Le marché des pompes funèbres est également en pleine mutation, avec une tendance à la concentration. Plus d’un tiers des funérariums en Belgique appartient désormais à de grands groupes, comme Sereni et Dela. Loïc Queffelec, propriétaire d’un groupe possédant 37 structures, ouvre les portes de son établissement moderne, équipé de technologies permettant même de suivre les funérailles à distance.
« Je peux comprendre que l’on nous perçoive comme des charognards, mais il y a un aspect humain derrière notre activité, » déclare-t-il. Malgré cette volonté de transparence, il refuse de communiquer le nombre de décès gérés par sa société, par pudeur et parce qu’il juge que ce chiffre ne représente pas la complexité de leur travail.
Des témoignages d’anciens employés révèlent des pratiques discutables. Julia, qui a travaillé dans une petite entreprise familiale avant son rachat par Sereni, dénonce la commercialisation des funérailles. « Ils vendent des enterrements comme des aspirateurs, » déplore-t-elle, ajoutant que la pression pour vendre des cercueils plus chers est omniprésente.
Les périodes de crise, comme celle du Covid-19, ont exacerbé ces dérives. « On a augmenté le prix des cercueils pour compenser les pertes liées à l’absence de cérémonies, » raconte Julia, choquée par cette décision.
Eric Etienne, un homme dont le père est décédé à l’hôpital, témoigne de la pression exercée par les pompes funèbres. Après avoir choisi une entreprise, il découvre que le corps de son père a déjà été transféré sans son accord. « Quand je l’ai récupéré, il avait doublé de volume et était dans un état déplorable, » se souvient-il, ajoutant que des soins avaient été effectués sans autorisation.
Ce tableau du secteur funéraire est assombri par des pratiques illégales, comme des ententes entre pompes funèbres et établissements de santé, malgré les interdictions. Frédérique, ancienne employée, témoigne de ces arrangements, où des enveloppes circulent pour influencer les recommandations aux familles en deuil.
À l’opposé de cette réalité, Cléo Duponcheel, une entrepreneuse des pompes funèbres, prône un service plus humain et personnalisé. Elle critique le modèle économique actuel qui standardise les funérailles et impose une pression inutile sur les familles. « On dit toujours qu’il faut aller vite, mais il n’y a pas de raison de se dépêcher, » souligne-t-elle, appelant à une réflexion sur la manière dont nous honorons nos défunts.
Cette enquête, intitulée « Pompes funèbres : quand la mort rapporte gros », sera diffusée le mercredi 2 septembre à 20h20 sur La Une et sur Auvio.be.
