
La climateflation : El Nino menace d’augmenter les prix alimentaires
Un nouveau terme émerge de plus en plus : « climateflation », ou en français inflation climatique. Mais que signifie-t-il exactement ? « Cela signifie très clairement que le changement climatique, et pas uniquement le réchauffement, et là il faut bien comprendre l’importance de la distinction, accentue l’impact négatif sur les récoltes. Et le phénomène El Niño, qui est à la base tout à fait normal, pourrait être fortement perturbé et provoquer des effets de sécheresse d’un côté ou bien des effets d’inondation qui pèseraient sur la rentabilité et sur la production agricole », explique Bernard Keppenne, chef économiste chez CBC.
Si l’on ajoute à cela la guerre en Iran et les préoccupations dans le détroit d’Ormuz, cela impacte l’énergie, mais aussi les engrais. Mais la guerre en Ukraine a également un impact : « Il y a deux éléments qu’il faut mettre en avant. D’une part, la guerre au Moyen-Orient avec les soucis concernant les produits pétroliers. Or, les engrais proviennent en partie de l’utilisation de ces produits pétroliers. Donc très clairement, la production de ces engrais dépend en partie du Moyen-Orient. Et le deuxième phénomène qu’il faut vraiment souligner, c’est la situation en Ukraine. On en parle moins, mais elle est vraiment fondamentale. Aujourd’hui, nous assistons à des attaques importantes sur les navires russes et inversement, les Russes s’attaquent aux navires ukrainiens. Or, une grande partie du blé provient de la Russie et de l’Ukraine. Cet impact a également un effet marqué sur l’évolution du prix du blé. Nous avons donc une conjonction de deux phénomènes aujourd’hui. »
La guerre complique effectivement la situation. Cependant, il est difficile de savoir quand tout cela prendra fin. Par conséquent, un risque sur les prix va s’accentuer dans les mois à venir, comme l’ajoute Bernard Keppenne : « Alors très clairement, nous avons un risque extrêmement élevé. Je pense que le scénario favorable d’un cessez-le-feu a complètement volé en éclats. Nous réalisons qu’aujourd’hui, nous allons probablement entrer dans une situation où nous n’aurons ni accord de paix, ni véritable guerre en Iran. Nous serons dans un entre-deux permanent, qui provoquera des volatilités sur les matières premières énergétiques d’abord, des blocages dans les voies de navigation, et donc nous risquons d’avoir un phénomène qui va perdurer dans les prochains mois, voire peut-être même les prochaines années. »
Des préoccupations pour les années à venir
Si nous ne changeons pas fondamentalement notre manière de produire et de consommer, nous aurons clairement des impacts négatifs qui commenceront à se faire ressentir.
Avec les problèmes climatiques combinés à la guerre, cela signifie très clairement que nous avons un risque, non seulement en termes de prix, mais aussi un risque de perte d’indépendance dans un certain nombre de productions agricoles dans les années à venir.
« Alors très clairement, je pense que malheureusement aujourd’hui, quand je dis dans les prochaines années, c’est probablement que nous allons le vivre même dans les prochains mois. Parce que le phénomène de changement climatique s’accélère, en particulier en Europe. Nous sommes les premiers touchés par ce changement. Si nous ne changeons pas fondamentalement notre façon de produire et de consommer, nous aurons clairement des impacts négatifs qui vont commencer à se faire ressentir. Et il ne faudra pas compter malheureusement en années. »
Selon le chef économiste chez CBC, si le blé pourrait poser des soucis, ce n’est pas la seule denrée alimentaire concernée : « Il y a des effets qui sont assez pervers, mais c’est une réalité. Nous constatons une hausse du prix du maïs et du soja parce qu’ils sont utilisés comme biocarburants. Donc, une hausse du prix du baril accentue la demande pour ce type de matières premières agricoles, ce qui, en tant que tel, est une ineptie parce que nous avons besoin des produits agricoles pour l’alimentation et non pour produire de l’énergie. Cela signifie que des matières premières sont déjà en train d’être impactées. Mais nous allons voir très clairement dans les récoltes à venir dans les prochains mois, en Europe probablement aussi, des impacts négatifs sur la betterave, sur la pomme de terre, car elles seront affectées par les conditions de sécheresse que nous connaissons actuellement en Europe. »
Qui dit impact négatif dit augmentation des prix. Mais a-t-on déjà évalué cela ? Pour Bernard Keppenne, « c’est compliqué d’évaluer, mais nous pouvons quand même craindre une augmentation. Cela montre très clairement que le consommateur sera impacté. Et puis aujourd’hui, très clairement, le blocage de la situation au Moyen-Orient va relancer toutes ces craintes de rupture dans la chaîne d’approvisionnement. Donc cet impact se fera ressentir à plusieurs niveaux en plus. »
Repenser notre manière de produire
Pour tenter de contrer cela, il est nécessaire de repenser notre manière de produire et notre manière de consommer. Si des décisions doivent venir des politiques, lorsque l’on parle d’inflation, on pense aux banques nationales. Pourraient-elles intervenir ? Et si oui, comment ?
Pour notre économiste, « la Banque centrale européenne a déjà augmenté ses taux au mois de juin de 0,25%. Elle s’est réunie hier et a décidé de laisser ses taux inchangés. Mais le commentaire de Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, a été assez clair. Les craintes d’un effet de second tour, c’est-à-dire un effet négatif de la hausse du prix du baril qui entraîne une hausse de l’inflation, sont bien présentes. Et la Banque centrale est prête à agir. C’est-à-dire augmenter les taux d’intérêt sur un phénomène qui est exogène à l’économie européenne n’a pas beaucoup d’impact. Mais comme le rôle de la Banque centrale est d’assurer la stabilité des prix, elle se sent un peu contrainte d’agir à la hausse sur les taux. Mais agir sur les taux d’intérêt alors que l’économie européenne est en ralentissement important, c’est un peu une double peine, cela accentue encore le ralentissement. Donc cela signifie que le scénario actuel est une remontée légère des taux. Nous sommes aujourd’hui à 2,25% et nous passerions à 2,50%. C’est le scénario que je privilégie aujourd’hui », conclut Bernard Keppenne.
