
La Belgique face aux nouveaux enjeux de défense : Arctique, drones, cyberattaques, guerre hybride.
La Belgique s’apprête à intensifier son engagement dans l’Arctique, une région stratégique en pleine mutation. Quatre F-16 belges seront déployés en Islande, accompagnés d’une trentaine de militaires envoyés au Groenland. Ces opérations, qui s’inscrivent dans le cadre des missions de l’OTAN, visent à renforcer la présence belge aux côtés de ses alliés. Le général major Frédéric Linotte souligne que ces actions témoignent de la volonté de la Belgique de se positionner comme un partenaire fiable au sein de l’Alliance. « Les objectifs sont multiples, mais il s’agit d’abord pour la Belgique de se montrer comme un allié fiable de l’OTAN et solidaire dans ses contributions », déclare-t-il dans une interview à Matin Première.
L’Arctique, autrefois perçue comme une région isolée, devient de plus en plus un enjeu géopolitique majeur, notamment en raison du changement climatique. La fonte des glaces ouvre de nouvelles routes commerciales et rend accessibles des zones qui étaient auparavant difficiles d’accès, exacerbant ainsi les rivalités entre grandes puissances.
Le général Linotte précise que la présence militaire belge ne se limite pas à un symbole. « Il s’agit effectivement d’avoir des troupes qui sont déployées, d’avoir une présence, d’avoir le drapeau belge là-bas aux côtés des alliés », affirme-t-il. Il établit un parallèle avec les déploiements belges en Roumanie et dans les pays baltes, soulignant l’importance de montrer une présence de l’OTAN face aux ambitions croissantes de la Russie et de la Chine dans cette région.
Selon Michel Liégeois, professeur de relations internationales à l’UCLouvain, l’importance géostratégique de l’Arctique s’intensifie avec le réchauffement climatique. « Le réchauffement climatique ouvre de nouvelles routes maritimes qui, jusque-là, étaient temporairement ou en permanence bloquées. Les puissances anticipent ces nouvelles routes », explique-t-il, notant que les enjeux dépassent le simple cadre économique.
La sécurisation de ces nouvelles voies maritimes nécessite une surveillance constante pour éviter toute présence hostile. Liégeois rappelle également les préoccupations américaines concernant le Groenland, qui sont souvent justifiées par des considérations de sécurité. « Il est très important pour l’OTAN de démontrer aux États-Unis qu’une annexion du Groenland n’est pas nécessaire d’un point de vue stratégique, parce que l’OTAN assure collectivement la sécurité de cette zone », souligne-t-il.
La présence militaire belge en Arctique envoie également un message politique à Washington. « Les alliés non américains doivent aussi pouvoir prendre leurs responsabilités », insiste Frédéric Linotte, qui plaide pour une implication accrue de l’Europe dans cette région.
Les experts constatent une évolution des relations au sein de l’OTAN, où les pays européens sont de plus en plus incités à investir dans leur propre sécurité, surtout dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. « L’OTAN va rester une alliance très inégale, avec les États-Unis qui restent de très loin la première puissance mondiale », observe Michel Liégeois. Cependant, il note une prise de conscience croissante en Europe : investir dans la défense est désormais perçu comme un impératif pour les États européens, et non seulement comme une exigence américaine.
Le général Linotte admet que les critiques américaines concernant les investissements européens sont justifiées. « On a un retard d’investissement, de recrutement et de développement de nos capacités qui est considérable », reconnaît-il. Bien que la Belgique ait atteint l’objectif de 2% de son PIB consacré à la défense, des efforts supplémentaires seront nécessaires pour répondre aux exigences futures.
Les ressources additionnelles ne doivent pas seulement servir à l’acquisition de matériel, mais également à des domaines tels que le recrutement, l’infrastructure et l’entraînement. La programmation militaire belge englobe ainsi des dimensions variées, y compris la cyberdéfense et le renseignement.
Face à l’évolution des conflits, une approche de sécurité plus globale est devenue indispensable. Les drones, par exemple, jouent un rôle de plus en plus central tant sur les champs de bataille que dans la protection du territoire. La Défense belge a donc renforcé ses capacités de détection et acquis des systèmes de défense aérienne pour se prémunir contre ces menaces.
Le général Linotte affirme que « la Belgique est plus prête aujourd’hui qu’hier et sera plus prête encore demain », bien qu’il souligne que les procédures d’acquisition demeurent longues, surtout face à la rapidité des innovations observées en Ukraine. L’objectif est d’apprendre de ces expériences tout en les adaptant aux besoins belges.
Michel Liégeois met en garde contre les menaces qui ne se manifestent pas nécessairement par des conflits militaires traditionnels. « Les risques ne sont pas immédiatement ceux de voir demain matin des chars russes sur la Grand-Place à Bruxelles », explique-t-il. La désinformation, les ingérences dans les processus démocratiques, les cyberattaques et les tentatives de déstabilisation font désormais partie de ce qu’il qualifie de « sécurité élargie ». Cette approche nécessite une vigilance constante, des ressources nouvelles et des collaborations renforcées, notamment entre la Défense et le milieu académique.
« Il ne faut pas devenir paranoïaque, mais il ne faut pas être naïf non plus », conclut le général Linotte en évoquant les menaces hybrides et les activités d’espionnage sur le sol belge.
