Belgique

« Gaia fait vivre aux passants le quotidien des animaux hypertypés : ‘J’ai cru que j’allais l’arracher' »

Perdre la vue comme un chat persan, éprouver des douleurs dorsales comme un berger allemand. Cet été, l’association de protection des animaux Gaia parcourt la Wallonie pour permettre aux passants de vivre l’expérience des animaux physiquement modifiés, que l’on qualifie d’hypertypés. « C’est tout flou, ça devient flou comme s’il y avait des petites vagues », témoigne une participante équipée d’un casque de réalité virtuelle reproduisant la vision des chats persans.

« J’étouffe, j’ai cru que j’allais arracher le masque », confie une autre personne.

Parmi les animaux très en vogue ces dernières années, le bouledogue français, avec sa respiration caractéristique, est particulièrement mis en avant. Cette race, fortement modifiée, souffre en réalité de graves problèmes respiratoires. Les visiteurs du bus aménagé peuvent essayer un masque reproduisant les sensations de ce chien. « J’ai du mal. J’étouffe, je suis oppressé », déclare Alessio, 20 ans, après avoir essayé le masque. Ryan partage le même ressenti : « On n’imagine pas qu’ils vivent ça ! »

« L’idée, ici, c’est une tournée d’été », explique Sébastien de Jonge, directeur des opérations chez Gaia. « Nous allons parcourir la Belgique, en visitant 12 grandes villes pour sensibiliser le grand public à cette problématique. L’objectif est d’offrir une expérience didactique et informative. Nous présenterons des animaux sculptés représentant des races hypertypées, des informations, mais aussi des expériences, comme le casque de réalité virtuelle permettant de se mettre dans la peau d’un persan ou un masque permettant de respirer comme un bouledogue. Il s’agit vraiment de montrer aux gens ce que ressentent ces animaux au quotidien. »

Cette expérience a marqué les deux jeunes : « Je ressens de la compassion pour ces animaux », confie Ryan. « Souvent, on les voit, on se dit qu’ils sont mignons, mais on ne se rend pas compte qu’ils souffrent juste pour notre plaisir visuel. » Alessio, quant à lui, affirme qu’il réfléchira à deux fois avant d’adopter un animal de compagnie : « J’y réfléchirais parce que, évidemment, je viens de vivre l’expérience et donc ça fait réfléchir d’un coup. »

L’objectif de cette campagne de Gaia est de sensibiliser et de faire réfléchir. Sébastien de Jonge précise : « Cette problématique est très peu connue. Nous avons réalisé une enquête d’opinion qui montre que plus de la moitié des gens ignorent tout du phénomène de l’hypertype et des problèmes de santé qui y sont associés. »

Cette campagne et cette tournée d’été s’inscrivent dans un travail de plusieurs années pour Gaia. L’association présente également les résultats d’une enquête d’opinion réalisée en mai 2026 par Dedicated auprès de 2600 Belges âgés de 18 ans et plus. Selon cette étude, 24 % des propriétaires d’un chien ou d’un chat d’une race hypertypée déclarent que leur animal a déjà dû recevoir des soins vétérinaires, suivre un traitement ou subir une intervention chirurgicale en raison de caractéristiques physiques liées à sa race.

L’association cite notamment les bouledogues français, carlins, bouledogues anglais, persans, bergers allemands ou scottish fold parmi les races concernées. Selon Gaia, la sélection de traits physiques tels qu’un museau très court, un dos fortement incliné ou des oreilles repliées peut entraîner des difficultés respiratoires, des troubles oculaires ou des problèmes locomoteurs. L’enquête révèle par ailleurs que 89 % des personnes interrogées souhaitent limiter la reproduction lorsque la santé des animaux est en jeu. De plus, 87 % soutiennent une limitation progressive de l’élevage des races hypertypées.

« L’enquête montre aussi qu’une personne sur quatre qui a un animal hypertypé a dû faire des soins vétérinaires », ajoute Sébastien de Jonge. « Le propriétaire a peut-être même dû aller jusqu’à une opération chirurgicale pour soigner son animal en raison de cette problématique. Ce phénomène de société doit être mieux connu, mieux référencé, mieux informé, mieux sensibilisé pour le combattre. Non seulement vous risquez de faire souffrir l’animal toute sa vie, mais vous aurez aussi des frais vétérinaires parfois très conséquents. On parle de plusieurs milliers d’euros pour certains pour des opérations. Personne n’est gagnant, ni la personne qui achète ou adopte l’animal, ni l’animal lui-même. »

Dans une enquête du Times, les journalistes ont prouvé que les frais de correction des narines sténosées et du voile du palais trop long chez les bouledogues coûtent généralement entre 1 500 € et 3 500 €. Notre enquête d’octobre dernier révélait qu’un couple originaire de la province de Hainaut avait dépensé près de 9000 euros en frais vétérinaires et de soins en quatre ans.

La Norvège et les Pays-Bas interdisent certaines races. En Flandre, le Code flamand du bien-être animal interdit l’élevage, la commercialisation et la détention de certaines races d’animaux de compagnie souffrant d’hypertypes ou d’anomalies génétiques graves nuisant à leur santé. Les autorités flamandes appliquent des restrictions strictes, notamment pour les chats. En Wallonie, le texte est encore en cours d’élaboration : « Au niveau législatif, d’autres pays avancent, comme les Pays-Bas, la Norvège ou l’Allemagne, qui ont été très loin, avec des interdictions de certaines races et des tests obligatoires », explique Sébastien De Jonge de Gaia. « En Wallonie, aucune mesure n’a été prise. Nous attendons toujours une impulsion de la part du ministre-président, qui est également ministre du Bien-être animal, et nous espérons qu’une législation sera mise en place. »

Depuis plusieurs années, le Conseil wallon du bien-être animal, qui regroupe des vétérinaires et des spécialistes, demande également un meilleur encadrement de la reproduction et de la vente de ces animaux. Dans son avis de 2023, on peut lire : « Comme partout ailleurs, la Wallonie est confrontée aux problèmes des phénotypes délétères (NDRL : autre appellation des hypertypes) qui regroupent des atteintes morphologiques, physiologiques et/ou éthologiques. Les phénotypes délétères sont notamment la conséquence d’effets de mode et d’un manque de vision à long terme/de connaissances de la part de certains éleveurs lors de la sélection des reproducteurs. »

« Nous ne sommes pas pour l’interdiction complète de ces races. Pour beaucoup, un retour en arrière est possible », souligne Fabienne Marchand, vice-présidente de l’Union Professionnelle vétérinaire. Elle ajoute : « S’il y a souffrance, alors il faut interdire. C’est le cas, chez les chats, pour les Scottish Folds. Mais pour le reste, nous appelons plutôt à deux choses. D’abord une prise de conscience des citoyens sur l’effet de mode de certains animaux et de leur physique atypique. Ensuite, il est possible, dans la majorité des races, de revenir en arrière. Il faut travailler avec les éleveurs et revenir aux standards de base. On pourrait revenir avec des bouledogues moins ‘écrasés’ du nez, par exemple. Certains éleveurs en sont d’ailleurs conscients et font marche arrière. »

Nous avons posé la question au cabinet du ministre-président, qui nous répond : « Le Ministre Président a fait de la révision du Code wallon du bien-être des animaux une priorité. L’avant-projet de décret modifiant le Code est en cours de finalisation et constituera la base juridique de la mise en œuvre des orientations stratégiques adoptées le 3 juillet 2025. Dans ce cadre, un arrêté global est en préparation afin de regrouper les règles relatives aux conditions d’agrément des établissements pour animaux, aux conditions d’hébergement et aux stratégies d’élevage. Cet arrêté intégrera notamment des dispositions concernant l’âge minimal de reproduction, la fréquence des portées, les affections héréditaires et les hypertypes. »

Bien qu’une réforme du Code wallon du bien-être des animaux soit annoncée et devrait renforcer l’encadrement de l’élevage, son contenu précis reste à définir. Il reste donc à voir si la Région ira jusqu’à interdire la reproduction ou la vente de certaines races, comme l’ont fait d’autres pays, ou si elle privilégiera un encadrement plus strict des pratiques d’élevage.