
Exclusions du chômage : les recours au CPAS augmentent près de chez vous.
Depuis cette année, les allocations de chômage sont limitées à deux ans maximum, avec près de 194.000 personnes concernées par la réforme. Sur les 97.652 exclusions comptabilisées par l’ONEM de janvier à mai, 39.797 personnes ont demandé et obtenu un revenu d’intégration sociale (RIS), soit 40,8%.
Depuis cette année, les allocations de chômage sont limitées à deux ans maximum. Les fins de droit se succèdent par vagues. Après celles de janvier, mars et avril, la quatrième vague a commencé le 1er juillet, touchant environ 42 000 personnes supplémentaires. Au total, la réforme devrait concerner près de 194 000 individus.
La première vague (janvier 2026) a concerné les chômeurs de longue durée (plus de vingt ans), la deuxième vague (mars 2026) a impliqué ceux au chômage depuis 8 à 20 ans, et la troisième vague (avril 2026) a touché les personnes ayant accumulé moins de 8 ans de chômage complet au cours de leur carrière. La quatrième vague, entrée en vigueur le 1er juillet 2026, s’applique à ceux touchant le chômage depuis plus d’un an.
Invité de La Première le 1er juillet, le ministre de l’Emploi David Clarinval (MR) a exprimé son optimisme concernant les perspectives : « On aura aux alentours de 33% de remise au travail » d’ici la fin de l’année, conformément au scénario gouvernemental prévoyant un tiers d’exclus retrouvant un emploi, un tiers se dirigeant vers le CPAS, et un tiers n’entrant dans aucune de ces catégories.
Interrogé sur le taux supérieur à 50% à Charleroi fin juin, dépassant les 33% prévus, David Clarinval a défendu : « Dans certaines grandes villes, on voit qu’il y a une proportion plus importante. Il y a un effet culturel très important qui joue. On constate qu’en Flandre, même dans les grandes villes, le taux de chômeurs est inférieur. Donc, un effort spécifique doit être fait dans certaines grandes villes. »
Pour le volet CPAS, les statistiques des cinq premiers mois suivant la réforme sont désormais disponibles : parmi les 97 652 exclusions enregistrées par l’ONEM de janvier à mai, 39 797 personnes ont sollicité et obtenu un revenu d’intégration sociale (RIS), ce qui représente 40,8%. Cette moyenne nationale cache toutefois des disparités importantes entre les communes, comme le montre notre carte.
Premier constat : dans les grandes villes wallonnes, le recours au CPAS frôle ou dépasse une personne exclue sur deux : Mons (56%), Namur (55%), Verviers (54%), Liège (53%), Tournai (52%), Charleroi (51%). Le ministre a pointé « un effet culturel très important » et des taux plus faibles en Flandre, « même dans les grandes villes ».
Sur la carte, la Flandre se révèle en effet plus claire : 30,9% de recours au CPAS en moyenne, contre 46,2% en Wallonie et 39,3% à Bruxelles. Cependant, pour Sandrine Xhauflaire, conseillère à la Fédération des CPAS de Wallonie (UVCW) et spécialiste de l’insertion, l’explication est d’abord sociale : « Les villes concentrent plus de pauvreté, d’où des taux de report plus importants. Les grandes villes wallonnes se situent majoritairement dans les anciennes zones industrielles, qui sont plus touchées par la pauvreté. De plus, ces villes attirent les populations pour leurs services. »
Un effet urbain que l’on observe aussi en Flandre : le taux grimpe de 26% dans les plus petites communes à 33% à Anvers et Gand, correspondant précisément au niveau que le gouvernement anticipait comme moyenne nationale. De plus, la Flandre n’est pas homogène : à Bruges et Ostende, le taux atteint 42%. À Louvain, 40% des exclus du chômage bénéficient actuellement du CPAS (OCMW).
La Cour des comptes évoque également un autre facteur expliquant une partie de l’écart régional : au premier trimestre, environ un tiers des exclus flamands ont reçu un « conseil bien-être » du VDAB (Service flamand de l’emploi et de la formation professionnelle) les dirigeant vers l’assurance maladie plutôt que vers le CPAS.
Autre surprise de la carte : les taux les plus élevés ne se trouvent pas dans les grandes villes, mais dans des communes rurales comme Froidchapelle (67%), Chimay (65%) ou Beauraing (64%). « Certaines communes rurales sont très impactées, » confirme Sandrine Xhauflaire, qui a étudié notre carte. « Évidemment, cela représente moins en volume, car il y a moins d’habitants. Mais en termes de budget, l’impact est très important. »
Les taux, déjà élevés, sont en réalité un minimum, en raison des délais d’encodage. « Le CPAS reçoit la demande, il a 30 jours pour effectuer son enquête sociale et se prononcer avant l’octroi, puis il l’encode seulement à ce moment-là, » explique Sandrine Xhauflaire. « Les statistiques du SPP sont donc toujours en deçà de la réalité observée dans les CPAS, qui ont un temps de retard. »
Un signe manifeste de ce décalage est que les chiffres récents affichés sur notre carte sont déjà dépassés par la réalité. À Charleroi, affiché à 51% sur notre carte, le CPAS comptabilisait déjà 55% d’exclus bénéficiant du RIS fin juin, et 59% le 7 juillet. À Liège (53% sur la carte), le président du CPAS, Jean-Paul Bonjean, mentionne un chiffre de 61% de personnes aidées pour les trois premières vagues, soit 2 829 personnes.
Les CPAS s’adaptent, parfois à grand peine. La pression ne faiblit pas, bien au contraire. La vague du 1er juillet est l’une des plus significatives de la réforme et dépasse déjà les prévisions. « Ils avaient annoncé 1 253 personnes pour Liège. Nous en sommes à 1 829 précisément, » observe Jean-Paul Bonjean. Une semaine après le début de cette vague, 514 personnes s’étaient déjà présentées.
Le CPAS de Liège indique qu’il gère le flux grâce à l’anticipation : les demandes ont pu être déposées avant la date de fin de droit, permettant de répartir l’accueil sur plusieurs semaines. « L’accueil se réalise dans une certaine sérénité, au moins en termes purement professionnels. Cependant, la situation sociale des personnes qui viennent frapper à notre porte n’est pas du tout sereine. »
Dans d’autres régions, la charge est plus difficile à gérer. « Cette vague intervient alors que les équipes sont épuisées et auraient bien mérité des congés, » note Sandrine Xhauflaire. « Les CPAS continuent à faire face car ils se sont très bien organisés. Mais il y a tout de même des endroits où la situation est critique. Il devient de plus en plus compliqué de respecter les délais légaux d’enquête sociale, car la charge, face aux moyens disponibles, rend la mission presque impossible. »
Les quatre premiers mois de l’année, le public des CPAS a déjà augmenté d’environ 20%, estime la conseillère de l’UVCW, qui n’exclut pas une hausse totale de 30 à 40% d’ici la fin de la réforme. « C’est colossal. C’est sans précédent. Jamais aucune institution de sécurité sociale n’a dû faire face à une telle augmentation de sa clientèle. Et cela, sans moyens complémentaires. »
Les trois fédérations de CPAS du pays ont demandé des compensations financières, mais aussi des assouplissements administratifs temporaires pour gérer la crise, tels que des délais prolongés pour l’enquête sociale ou la possibilité de visite à domicile non obligatoire. « Nos demandes ne concernent pas seulement des aspects financiers, elles visent également des assouplissements administratifs qui seraient d’un réel soutien. Pourtant, ces mesures, bien qu’inefficaces financièrement, nous ont été refusées. Nous ne comprenons pas. »
De plus, un financement fédéral partiel et dégressif s’ajoute : le RIS d’un exclu du chômage est remboursé à 100% par l’État fédéral aux communes en 2026, mais à 90% en 2027, 80% en 2028, puis 75% les années suivantes. Le CPAS de Charleroi évalue le coût net de cette dégressivité pour la ville à 2,3 millions d’euros en 2026 et 7,2 millions d’euros en 2027.
Et qu’en est-il du retour à l’emploi ? C’est l’objectif affiché de la réforme. Le ministre évoquait 10% de remise au travail pour la première vague, un chiffre qu’il espère tripler. Sur le terrain, la situation n’y est pas encore. « Il est positif que 10% de ces personnes aient retrouvé un emploi. Cependant, 10%, ce n’est pas ce qui était initialement prévu et espéré, » réagit Sandrine Xhauflaire. « De manière générale, il s’agit plutôt d’un public extrêmement fragilisé qui arrive chez nous, des personnes qui n’ont pas été mobilisées depuis des années et avec qui il faut recommencer à zéro. »
À Liège, Jean-Paul Bonjean souligne un paradoxe : « L’insertion socioprofessionnelle est sensée être l’objectif principal des gouvernements. Pourtant, je constate qu’aucun euro n’est dégagé, ni par le fédéral, ni par le régional, pour nous aider à réinsérer ces personnes dans le monde du travail. » Il cite un exemple concret : les deux « capteurs emploi » du CPAS de Liège, chargés de relier les bénéficiaires et les entreprises, ne bénéficient plus de subsides de la Région wallonne. « Nous avons conservé un agent à nos frais, car ce poste permet vraiment de réinsérer un grand nombre de personnes dans l’emploi. »
Au-delà des vagues de 2026 et 2027, un changement durable se profile dans notre système de protection sociale. « Ça ne va jamais s’arrêter, » prévient Sandrine Xhauflaire. « Dès qu’une personne atteindra les deux ans de chômage, elle sera exclue. Ce sera un cycle continu. »
Cette charge glisse du système d’assurance fédéral (le chômage) vers le dernier recours, l’aide sociale, en partie à la charge des communes. Et cela ne se limite pas aux exclusions, ajoute Jean-Paul Bonjean : toutes les personnes qui, avec les nouvelles conditions d’accès, ne bénéficieront plus des allocations de chômage viendront également frapper à la porte des CPAS, dans des proportions « impossibles à estimer ».
Une évolution qui remet en question le rôle même de l’institution, cinquante ans après la loi qui a créé les CPAS. Les prochaines publications mensuelles du SPP Intégration sociale détermineront si la vague de juillet accentue encore cette tendance.
