
En Wallonie, inégalités ne se réduisent pas face aux pénuries d’eau
La commune de Léglise est en restriction d’eau jusqu’en octobre prochain. Environ 370 millions de m³ d’eau sont prélevés chaque année en Wallonie pour la production d’eau potable.
Nous sommes au début du mois de juillet et la commune de Léglise est d’ores et déjà soumise à des restrictions d’eau jusqu’en octobre prochain. En juin dernier, Nivelles a fait face à une pénurie d’eau potable durant plusieurs jours, tandis qu’à Aiseau-Presles, les résidents ont une fois de plus subi des inondations dues aux fortes pluies. Le 15 juillet, nous marquerons le cinquième anniversaire des inondations dévastatrices qui ont touché non seulement la province de Liège, mais également celles de Namur et de Luxembourg. Face à la répétition de ces événements, nous nous sommes interrogés sur l’état du réseau d’eau potable en Wallonie, les leçons apprises suite à 2021 et les défis auxquels la région devra faire face.
Le difficile accès à l’eau potable lors des inondations de 2021
« En juillet 2021, nous avons été confrontés à deux phénomènes », déclare Benoît Moulin, responsable de la communication à la Société Wallonne des Eaux (SWDE). « D’abord, dans la zone de la Vesdre, nous avons eu des conduites arrachées violemment par les torrents d’eau. Ainsi, des milliers de foyers se sont retrouvés sans eau, même s’ils n’étaient pas concernés par les inondations. Le second phénomène était les captages submergés. »
En Wallonie, 600 points de captage d’eau potable sont dispersés, dont certains, situés dans des zones inondées, ont été particulièrement éprouvés : « Lorsque toute l’eau provenant des champs et des torrents a pénétré dans les captages, cela a tout pollué. L’eau apportait d’énormes quantités de déchets et de branchages, rendant impossible le fonctionnement de la station de captage. », ajoute le porte-parole.
Pendant plusieurs jours, les équipes de la SWDE ainsi que celles de la CILE (opérateur du bassin liégeois) ont travaillé 24 heures sur 24 pour tenter de résoudre la situation : « Au lendemain de la catastrophe, nous avions 2352 raccordements non alimentés en eau à cause des conduites arrachées, » explique Benoît Moulin. « Suite à l’inondation des captages, 31500 raccordements n’ont plus été alimentés, touchant environ 70.000 personnes. Cependant, nos équipes ont travaillé jour et nuit, et le 22 juillet, presque tous les problèmes étaient réglés. »
« Il existe des situations météorologiques d’une telle ampleur qu’elles sont difficilement prévisibles et il est parfois compliqué de se prémunir de tout, » rappelle Benoît Moulin. Néanmoins, ces inondations ont renforcé la conviction qu’il est nécessaire de mieux interconnecter les ressources en eau à l’échelle de la Wallonie.
Un réseau en « bon état »
La SWDE exploite 37.000 kilomètres de conduites et investit 100 millions d’euros par an dans le renouvellement de ses infrastructures. Benoît Moulin considère que le réseau wallon est comparable à ceux d’autres pays européens : « On est dans une situation normale, comparé à tous les distributeurs d’eau européens. » Bien que certaines canalisations soient anciennes, notamment dans les bassins industriels, « l’ancienneté ne signifie pas nécessairement vétusté », selon lui.
« L’évaluation de l’état général du réseau wallon de production et de distribution d’eau potable peut être réalisée de différentes manières, » explique Nicolas Yernaux, du Service Public Wallonie (SPW). « Globalement, l’état général du réseau wallon est bon, même si son entretien constitue un défi permanent. » Des investissements sont effectués par le secteur des producteurs et distributeurs d’eau afin de renouveler les conduites et les raccordements. Cette dynamique de renouvellement s’inscrit également dans le cadre des exigences européennes. La directive (UE) 2020/2184 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine prévoit la mise en place d’objectifs de réduction des fuites pour les grands distributeurs d’eau alimentant plus de 50.000 habitants ou distribuant plus de 10.000 m³ d’eau par jour. La Commission européenne fixera ces objectifs dès 2028 pour une application à partir de 2030. Dans ce contexte, la maîtrise des pertes en réseau devient un enjeu croissant pour l’ensemble du secteur, ajoute le porte-parole du SPW.
Benoît Moulin rappelle également que les conduites font face à des contraintes physiques permanentes : plusieurs tonnes d’eau circulent sous pression, avec des variations de charge et des mouvements du sol. « Les dommages causés à un réseau, les fuites, font partie intégrante de l’infrastructure, » estime-t-il. Enfouir davantage les canalisations permettrait de les protéger, mais compliquerait les interventions. « En cas de problème, cela prendrait encore plus de temps pour réparer. Un réseau de distribution implique toujours un arbitrage entre différents inconvénients. Il faut constamment choisir la moins mauvaise solution. »
Chaque année, environ 370 millions de m³ d’eau sont prélevés en Wallonie pour la production d’eau potable. Selon le SPW, cette ressource provient surtout des eaux souterraines, représentant près de 80 % des volumes captés, tandis que 20 % proviennent des eaux de surface. Près de 160 millions de m³, soit 44 % de l’eau produite, sont consommés en Wallonie. La consommation domestique moyenne est d’environ 90 litres par habitant et par jour. « De plus, la Wallonie joue un rôle clé dans l’approvisionnement en eau potable des autres régions, car environ 130 millions de m³ par an, soit près de 35 % de la production d’eau potable, sont exportés vers la Flandre et la Région de Bruxelles-Capitale, » souligne Nicolas Yernaux.
Depuis 2015, la Wallonie a lancé un plan ambitieux appelé l’autoroute de l’eau.
Les « autoroutes de l’eau » pour sécuriser l’approvisionnement et diminuer les pollutions
C’est tout l’objectif du vaste plan d’investissement, dénommé « autoroutes de l’eau », lancé par la SWDE avec d’autres distributeurs. « L’autoroute de l’eau » est un vaste réseau de canalisations, de réservoirs et de stations de pompage porté par la SWDE. Son but est d’acheminer l’eau des barrages de l’Est (Eupen, la Gileppe) vers le reste de la Wallonie (notamment le Brabant wallon, la province de Namur et celle de Luxembourg).
Pour Agathe Defourny, coordinatrice politique chez Canopéa, un réseau d’associations environnementales, ces autoroutes de l’eau sont absolument nécessaires : « D’abord pour acheminer l’eau là où il en manque, c’est certain, » précise-t-elle, tout en soulignant un autre enjeu : la pollution. « En Wallonie, même si le réseau est en bon état, nous avons un vrai problème en termes de qualité, » analyse-t-elle. « Il existe des régions où la qualité de l’eau distribuée ne répond plus aux normes de potabilité. Nous avons donc besoin d’un réseau qui soit très interconnecté, car nous devrons mélanger les ressources provenant de différentes régions pour finalement réduire les concentrations de certains polluants. »
Ce constat est corroboré par la SWDE : « À Grâce-Hollogne (province de Liège), nous avons par exemple une station de mélange. Elle permet de récupérer l’eau de Hesbaye, riche en nitrates, et de la mélanger avec celle provenant d’ailleurs. Cela réduit le niveau à des seuils conformes aux normes européennes. Une fois cela fait, nous pouvons ensuite renvoyer l’eau vers Waremme, etc. », explique Benoît Moulin.
Un autre enjeu est d’interconnecter toutes les entités de Wallonie pour garantir un approvisionnement en eau. « Le principe de sécurisation consiste à veiller à ce qu’à travers n’importe quelle zone de distribution, il soit possible de fournir par une autre source d’approvisionnement, l’équivalent de 30 % de la consommation normale. »
Cette interconnexion permettra d’alimenter des régions où les captages locaux deviennent insuffisants, particulièrement pendant les périodes de forte affluence touristique.
Une Wallonie riche en eau… mais inégalement répartie
Contrairement au nord de la Wallonie qui dispose de vastes nappes phréatiques de craie, le sous-sol de l’Ardenne et d’une partie de la Famenne est majoritairement composé de roches schisteuses et ardoisières compactes, incapables de retenir l’eau. Les nappes calcaires y sont très sensibles et se vident plus rapidement que les grandes nappes sédimentaires lors de sécheresses.
Une grande partie des communes de la province de Luxembourg dépend de petits captages de surface (sources locales) ou du lac de barrage de Nisramont. Ces ressources réagissent immédiatement aux conditions météorologiques de sécheresse.
Dans plusieurs communes, cette situation impose aux opérateurs et aux autorités locales d’acheminer de l’eau d’autres régions pour remplir les châteaux d’eau. Cependant, contrairement à certaines idées reçues, la Wallonie ne manque pas d’eau. « Il y a des réserves d’eau en Wallonie équivalentes à deux années de consommation, » estime Benoît Moulin.
Le problème réside dans le fait que ces réserves ne sont pas réparties de manière uniforme.
« Lorsqu’on parle d’eau potable en Wallonie, il s’agit principalement de ressources souterraines, » analyse Agathe Defourny. « Au robinet, 80 % de l’eau que nous consommons provient de ces ressources souterraines. Ce n’est pas toujours ce à quoi on pense immédiatement, on évoque souvent les barrages, les lacs ou les rivières. Pourtant, une grande partie provient des ressources souterraines. L’avantage de cette source est qu’elle est relativement protégée des aléas climatiques. Donc, en termes de quantité, ces ressources sont assez bien gérées, tant que la Wallonie continue à le faire. Toutefois, dans le cadre du changement climatique, cela pourrait évoluer. »
Le changement climatique modifie les précipitations
Pour Benoît Moulin, le principal défi ne réside pas dans une diminution des précipitations, mais dans leur évolution. « Le scénario le plus probable, selon les scientifiques, indique que les volumes annuels de précipitations resteront similaires. Cependant, la nature des précipitations changera : nous allons connaître de fortes pluies intenses en peu de temps. »
Face à cette évolution, la Wallonie a profondément révisé sa manière de gérer l’eau. « Le Schéma régional des ressources en eau (SRRE 3.0) constitue la feuille de route régionale en matière de résilience hydrique », analyse le SPW.
« Son objectif est de préparer le territoire aux conséquences du changement climatique en développant une gestion plus intégrée, anticipative et robuste des ressources. Le SRRE 3.0 repose sur une meilleure connaissance des ressources disponibles, de leurs vulnérabilités et des besoins futurs des différentes utilisations de l’eau. Il vise également à renforcer la sécurité de l’alimentation en eau potable, à diversifier les ressources mobilisables et à anticiper les situations de pénurie. »
Pour le moment, il n’existe aucune loi ou réflexion en cours concernant la priorité d’utilisation de l’eau en temps de stress hydrique ou de pénurie.
Mais pour Canopéa, une réflexion plus approfondie est nécessaire : « Dans un avenir proche, nous allons vivre avec deux réalités : des épisodes de précipitations plus intenses, comme cela s’est passé en 2021, et des périodes de sécheresse plus longues et fréquentes, comme celles observées en juin et au début de juillet. Cette nouvelle réalité va fondamentalement modifier la manière dont l’eau s’infiltre dans les ressources souterraines, » analyse Agathe Defourny.
Elle ajoute : « Il est crucial de réfléchir à la gestion de ce possible stress hydrique durant les périodes d’été. Actuellement, nous n’avons pas de loi ou de réflexion concernant qui, entre les entreprises, les agriculteurs, les citoyens ou les hôpitaux, reçoit la priorité en cas de problème. »
Face à ces constats, quelles leçons la SWDE en tire-t-elle ?
« Techniquement, il est certain que nous devons pouvoir anticiper des situations. Cependant, certaines situations météorologiques sont d’une telle ampleur qu’elles sont difficilement prévisibles, et il est parfois compliqué de se prémunir de tout, » analyse Benoît Moulin.
À la Société Wallonne des Eaux, la réflexion consiste à développer des alternatives pour réduire le recours aux nappes phréatiques, tout en complétant les barrages d’Eupen et de Stembert.
Parmi les solutions mises en œuvre en Wallonie figure la valorisation de l’eau d’exhaure des carrières : cette eau, normalement évacuée pour l’exploitation des carrières, est récupérée puis traitée « pour en produire de l’eau potable. »
Selon Benoît Moulin, ces volumes « ne doivent pas nécessairement être prélevés directement dans la nappe. »
De plus, des projets expérimentaux visent à récupérer les eaux des stations d’épuration pour des usages comme « l’arrosage ou le nettoyage des voies ». Bien qu’encore « au stade plutôt expérimental », ces solutions pourraient progressivement se développer.
Agathe Defourny complète : « La question des citernes d’eau de pluie est également intéressante. Une réflexion au sein de la SWDE la considère comme essentielle. Par exemple, en hiver ou au début du printemps, lorsque les réserves d’eau sont suffisantes, les gens pourraient remplir leur citerne d’eau de pluie, même avec de l’eau de distribution en cas de manque de pluie. Cela n’affecterait pas le niveau d’eau, puisqu’il serait haut, mais permettrait, en été, de disposer d’un stock dans la citerne, sans solliciter l’eau de distribution pendant les périodes de stress hydrique. Il s’agit vraiment d’anticipation. »
Préserver les nappes phréatiques
Pour le porte-parole de la SWDE, la protection des nappes phréatiques représente un enjeu crucial. Il souligne que les études menées par les universités de Liège et de Mons montrent qu’une baisse de quelques centimètres de leur niveau pourrait avoir des conséquences durables.
« Nous savons aujourd’hui qu’une baisse de niveau de quelques centimètres des nappes entraînera des décennies de mesures et de travaux pour les récupérer, » explique Benoît Moulin, qui plaide pour le principe de précaution : « Il vaut mieux rester prudent et éviter que les nappes baissent de manière trop significative. »
500 millions d’euros d’investissements mais « des millions de pertes si rien n’est fait »
Comme mentionné, la SWDE consacre chaque année au moins 100 millions d’euros au renouvellement de ses infrastructures. Avec les « autoroutes de l’eau », les investissements ont considérablement augmenté. Au total, le programme représente près de 500 millions d’euros répartis sur douze grands projets, dont la moitié a déjà été réalisée. L’objectif est d’achever l’essentiel du chantier d’ici 2028.
Face à ces montants investis, il est important de rappeler le coût que pourrait avoir un non-investissement sur les finances publiques. Dans son rapport final daté de juin 2025, l’AWAC, l’agence wallonne de l’air et du climat (en partenariat avec d’autres acteurs comme l’université de Liège ou l’ISSEP) estime qu’en raison de la diminution des précipitations estivales et de l’augmentation de la température moyenne, les périodes de sécheresse risquent de mettre la ressource en eau sous pression. « Les débits des rivières pourraient chuter durant les étés secs, comme cela a déjà été observé en Belgique. Les pénuries ou la diminution de l’eau potable pourraient engendrer une augmentation des tarifs au m³ et de sévères restrictions de consommation, » indique le rapport.
Pour les chercheurs, cela pourrait coûter 155 millions d’euros par an à la Wallonie.
Interrogé, le ministre en charge en Wallonie, Yves Coppieters, répond : « L’eau potable est évidemment une richesse stratégique pour la Wallonie. C’est un bien essentiel pour la santé de nos concitoyens, mais aussi pour notre développement économique, notre agriculture et notre qualité de vie. Cette ressource doit être protégée à chaque étape : en préservant les zones de captage, en prévenant les pollutions à la source, en garantissant un contrôle permanent de la qualité de l’eau et en anticipant les risques émergents. Nous devons continuer à renforcer cette protection, notamment par le biais des contrats de captage, des partenariats avec le monde agricole et des investissements qui permettent de limiter durablement les pressions exercées sur nos ressources en eau. »
Le ministre précise que le gouvernement wallon a décidé d’augmenter ses investissements dans le Schéma régional des ressources en eau. Dès la fin de 2024, 6,5 millions d’euros seront mobilisés, suivis de 40 millions d’euros à la fin de l’année 2025, afin d’accélérer la sécurisation de notre approvisionnement en eau, dont près de 30 millions d’euros destinés aux grands projets d’interconnexion des réseaux.
