Belgique

Christine Mahy critique les choix politiques, pas le manque d’argent.

Il y a 50 ans, les CPAS ont été créés avec l’idée d’éliminer la pauvreté, mais aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Selon Christine Mahy, la secrétaire générale du réseau wallon de la lutte contre la pauvreté, les évolutions des institutions ont rendu les CPAS de plus en plus envahis par des personnes en difficulté.


Quand les CPAS ont été instaurés il y a 50 ans, « il y avait un enthousiasme fou, et ils étaient convaincus qu’en créant ce dispositif, on arriverait à éliminer la pauvreté ou à la faire reculer terriblement », souligne Christine Mahy, fondée sur le témoignage d’une personne ayant participé à cette initiative. Aujourd’hui, il est indéniable que ce n’est pas le cas.

Selon la secrétaire générale du réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP), cette situation est due aux « évolutions des institutions » qui ont « fait des CPAS des lieux de plus en plus envahis par des personnes de plus en plus en difficulté ».

Pour Christine Mahy, cela résulte en premier lieu « du dysfonctionnement de la société en ce qui concerne des droits essentiels comme le droit au logement, le droit à la santé, le droit aux revenus, le droit au travail, le droit à la mobilité, etc. », qui « conduisent de plus en plus de gens vers les CPAS ».

Elle dénonce également le durcissement des règles pour l’octroi des aides du CPAS : « Ce durcissement des règles a lieu pour des raisons politiques et idéologiques avec une vision de plus en plus intrusive : celle que les gens seraient éventuellement des profiteurs et des tricheurs. »

Christine Mahy précise que ces règles plus strictes se traduisent par « l’idée que le retour au travail était forcément la priorité, comme si c’était possible pour tout le monde, et comme si le marché du travail était en mesure d’accueillir tout le monde », mais également par le durcissement du statut de cohabitant « qui implique une perte de revenus si on vit avec quelqu’un ».

Ces constatations exercent une pression sur le système d’aides aux plus démunis : « Comme de plus en plus de gens se tournent vers le CPAS et que les règles deviennent de plus en plus strictes, nous observons une augmentation des conditions d’accès, car il y a de plus en plus de personnes pour une enveloppe qui ne s’élargit pas en fonction des besoins de la population, donc il y a beaucoup de non-recours au droit dans les CPAS. »

Pour Christine Mahy, cet exposé illustre la difficulté dans laquelle se trouvent les CPAS et leurs bénéficiaires : « Les CPAS sont résiduaires, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent intervenir que si aucun autre niveau de pouvoir n’a la capacité d’intervention. Si les gens n’ont pas d’emploi, s’ils ne sont plus sous la sécurité sociale ou s’ils ne touchent pas de pension. » Cependant, elle constate aujourd’hui que « c’est l’effritement de l’ensemble des droits – en particulier le droit au logement, le droit à un revenu correct, le droit d’être inclus dans la sécurité sociale », mais aussi « l’exclusion des chômeurs » qui alimentent les demandes aux CPAS.

Du côté des pouvoirs publics, on justifie ces exclusions du chômage ou ce renforcement des conditions d’accès aux CPAS par la nécessité de faire des économies. Cet argument ne convainc pas l’ancienne assistante sociale. « Les économies, il faut les faire là où c’est nécessaire et l’argent, il faut aller le chercher là où il se trouve. Moi, je pense que c’est un mensonge fondamental. Il y a de l’argent aujourd’hui, même sans aller le chercher. Mais il y a des choix d’orientation de l’argent aujourd’hui qui font qu’on le met dans un secteur plutôt qu’un autre. On le voit notamment dans l’armement. On est quand même en droit de se poser la question de l’intensité de l’investissement dans l’armement », souligne-t-elle, mais ce ne sont pas ses seules préoccupations.

« On pourrait parler des sociétés pharmaceutiques qui créent un médicament qui ne coûte presque rien, mais qui pèse lourd sur l’enveloppe de la sécurité sociale. On peut également se poser la question des 54 milliards en 2024 qui ont été octroyés au monde des entreprises. Le secteur entrepreneurial a besoin d’aide publique. Mais les 54 milliards, nous sommes en droit de nous interroger sur ce qu’ils représentent. »

Il convient de noter que ce chiffre de 54 milliards est incorrect pour la Belgique. D’après un rapport de la Banque nationale de Belgique (BNB), « les subventions et aides à l’investissement aux entreprises représentaient environ 25 milliards d’euros en 2024, soit plus de 4% du PIB belge. »

Ce mercredi sur La Première – RTBF, le ministre de l’Emploi, David Clarinval, se félicitait de l’extension des flexi-jobs à presque tous les secteurs. « Pour les gens qui veulent travailler, qui veulent gagner plus d’argent, et gagner ainsi plus de pouvoir d’achat », affirmait-il. Christine Mahy y voit une autre réalité : « Les flexi-jobs, tout comme le travail des étudiants réduit à 15 ans et augmenté en heures, ou les heures supplémentaires défiscalisées, sont trois dispositifs qui créent de l’emploi, mais pas pour les demandeurs d’emploi. C’est pour des étudiants, pour ceux qui ont déjà un emploi à temps plein ou à 4-5ème temps, pas pour tous ceux qui en cherchent. »

Pour la secrétaire générale du réseau wallon de lutte contre la pauvreté, si « dans la société, dans les grands magasins » on observe une « masse d’étudiants, une masse de flexi-jobs », cela pourrait être « peut-être parce que leurs conditions socio-économiques ne leur permettent pas de vivre avec un premier emploi. Ça, c’est une anomalie. Il faut corriger le fait de ne pas pouvoir vivre avec le salaire d’un emploi. Mais d’autres ne le font pas pour ces raisons-là. Doit-on accabler ces personnes ? Non, nous devons surtout accabler les législations qui sont mises en place. »

Concernant les flexi-jobs, le travail étudiant ou les heures supplémentaires défiscalisées, Christine Mahy souligne que « ce sont des dispositifs qui contribuent beaucoup moins aux caisses de la sécurité sociale. Donc, cela impacte les pensions, affecte la maladie de longue durée, le handicap, le chômage, etc. Ce sont donc de très mauvaises idées. Alors, serait-il nécessaire d’en avoir à la marge ? Peut-être, mais pas de la manière intrusive actuelle sur un marché de l’emploi déjà très malade, y compris dans le secteur privé. »

Ces derniers jours, la Belgique a subi une vague de chaleur d’une intensité et d’une durée exceptionnelles. Pour Christine Mahy, la grande prise de conscience de la crise « en direct » par les gouvernements est inadéquate. « Quand allons-nous décider de mener des politiques structurelles » pour freiner le réchauffement climatique ? Et « quand le politique prendra-t-il la mesure de la gravité des canicules ? Parce que cela a, selon moi, les mêmes impacts que la crise du Covid. »

De même que lors de la crise sanitaire, les canicules affectent principalement « les plus vulnérables », assure Christine Mahy. « Les personnes âgées, les enfants, ceux mal logés, surtout les personnes vivant en ville, dans des appartements mal aérés et sans espace vert, etc. » Les inégalités face à la chaleur ont également été exposées dans notre grand format « Les pauvres au chaud, les riches au frais ».

Au-delà des mesures concrètes, la secrétaire générale du RWLP signale l’absence d’initiative de la part du monde politique. « Comment se fait-il que la classe politique ne parvienne pas à s’adresser décemment à la population ? » demande-t-elle, déplorant un manque de réaction face à la situation. « Comment ne peuvent-ils pas se rassembler autour de la table pour prendre quelques décisions rapides ? » même si elle reconnait que ces décisions « ne sauront jamais être satisfaisantes ».

Elle estime que cette inaction politique conduit « de nouveau, à un renvoi aux communes, à la solidarité spontanée, où les musées ouvrent leurs portes, mais il n’y a pas de prise en compte politique avec un véritable débat. Et quand j’entends les disputes sur ‘est-ce que le ministre Crucke a bien fait de convoquer une table ronde ?’ Les autres qui se demandent ‘est-ce que je vais y aller…’ mais nous enterre déjà des gens aujourd’hui. Peut-être des personnes qui étaient déjà au bord de la mort. Mais il y en a d’autres qui n’étaient pas au bord de la mort et qui le sont aujourd’hui. »

Pour cette experte des conditions de vie dans la pauvreté, être sans abri est « bien plus dangereux » durant les canicules que pendant l’hiver. « Pour les personnes mal logées également, c’est bien plus dangereux que l’hiver. » « Nous faisons face, je pense, à une forme d’indécence de nos gouvernements. Je ne sais pas comment le qualifier autrement », déplore-t-elle, ressentant qu’elle ne se fait pas entendre. « Invitez les acteurs concernés autour de la table, construisons ensemble. Nous, nous sommes un acteur, mais il y en a beaucoup d’autres pertinents. »