Belgique

Enquête : Retrait « discret » de laits infantiles contaminés en Allemagne et Autriche

Ce mardi, les députés français publient un important rapport sur les laits infantiles contaminés par la toxine céréulide, et des centaines de milliers de boîtes de lait en poudre ont été rappelées en ce début d’année 2026 dans neuf pays européens. Entre le 24 décembre et le 5 janvier, Nestlé, Danone et les autorités sanitaires autrichiennes et allemandes ont retiré des lots de lait infantile du marché sans en prévenir les consommateurs.


Ce mardi, les députés français dévoilent un rapport significatif concernant la contamination des laits infantiles par la toxine céréulide. En début d’année 2026, des centaines de milliers de boîtes de lait en poudre ont été rappelées dans neuf pays européens, y compris la Belgique, en raison de risques pour la santé des nourrissons, que la toxine peut provoquer, notamment diarrhées et vomissements, avec des complications graves, particulièrement chez les bébés.

Une des interrogations majeures soulevées par cette situation concerne les rappels « discrets » ou « silencieux ». En effet, des boîtes de lait en poudre potentiellement contaminées ont été retirées des points de vente en Autriche et en Allemagne dès le 24 décembre 2025, sans alerter le public immédiatement.

Ce même jour, le 24 décembre, Nestlé confirme que la contamination provient de l’huile riche en acide arachidonique, fournie par Cabio Biotech, un fournisseur chinois. Les échantillons analysés présentent des concentrations de 0,7 et 0,5 µg/kg de poudre, dépassant les valeurs de référence établies par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).

Malgré cette découverte, le rappel officiel n’a été publié que douze jours plus tard, le 5 janvier 2026. Pendant ce laps de temps, Nestlé a effectué des tests approfondis et a informé les autres acteurs du secteur. Dans un courriel, Nestlé précise: « Entre le 23 décembre et le 5 janvier, Nestlé a réalisé un nombre très important de contrôles (plus de 400 échantillons) couvrant l’ensemble des lots d’huile ARA fournis et les mélanges associés, ainsi qu’un travail de traçabilité exhaustif, afin d’identifier avec précision les produits concernés. »

Le géant agroalimentaire explique qu’il a attendu d’avoir identifié les lots concernés avant de procéder aux rappels à l’échelle européenne, soulignant: « Agir sans disposer des éléments consolidés aurait conduit à un rappel incomplet ou erroné, ce qui est contraire aux exigences des autorités et à nos propres standards de sécurité. Par ailleurs, les laits infantiles étant des produits de première nécessité, il est impératif de cibler strictement les rappels aux seuls lots concernés, afin d’assurer simultanément la sécurité des bébés et la disponibilité des produits pour les familles. »

Entre le 24 décembre et le 5 janvier, Nestlé, Danone ainsi que les autorités sanitaires autrichiennes et allemandes retirent des lots de lait infantile sans avertir les consommateurs. Pour bien saisir la situation, il convient de noter qu’il existe deux types de retraits au niveau européen.

D’une part, le retrait de la chaîne d’approvisionnement concerne les produits jugés « non sûrs », sans confirmation de nocivité pour la santé, et qui n’ont pas encore été vendus. D’autre part, un rappel de produit est nécessaire lorsque la denrée a été commercialisée. Les boîtes de lait ne peuvent donc pas disparaître des rayons sans communication publique appropriée, rendant une démarche « silencieuse » impossible au sein de l’Union européenne.

En réponse à notre enquête, la Commission européenne a déclaré: « Concernant les retraits silencieux, il incombe aux États membres de déterminer officiellement s’il y en a eu. En l’absence de confirmation, la Commission ne souhaite pas se prononcer sur des scénarios hypothétiques. » Elle a également prévu de réaliser un bilan post-événement, sans fournir de date précise.

Cependant, des lots de lait des marques Beba de Nestlé et Aptamil de Danone ont effectivement été retirés des magasins en Autriche et en Allemagne durant les vacances de Noël, avant la publication du rappel officiel du 5 janvier. Les produits concernés par Nestlé étaient sur le marché depuis avril 2025.

Lors du rappel, l’Agence autrichienne pour la sécurité sanitaire des aliments et de la santé (AGES) a précisé: « Les produits concernés ont déjà été retirés du marché pendant les vacances de Noël et ne sont plus disponibles dans le commerce. » Ces produits avaient donc été accessibles aux consommateurs avant d’être retirés sans communication.

Le ministère autrichien de la Santé a confirmé que les échantillons avaient été jugés impropres à la consommation humaine, et donc « non sûrs » au sens du règlement européen n°178/2002. Toutefois, les produits n’étant pas jugés « nocifs pour la santé », « aucun rappel public ni aucune communication dans les médias n’étaient requis à ce stade », a-t-il ajouté.

Du côté allemand, le ministère de l’Agriculture de l’État de Hessen, où se situe Nestlé Deutschland, a également confirmé que des produits avaient été retirés discrètement dès le 24 décembre, avant le rappel public effectif du 5 janvier 2026.

Concernant Danone, les rappels « silencieux » ont suivi plus tard. « Le rappel public des produits de la société Danone a eu lieu le 30 janvier 2026. Selon les informations fournies, les produits avaient déjà été retirés de la vente depuis le 24 janvier dans le cadre d’un retrait discret », a déclaré l’autorité allemande. La justification apportée est que l’évaluation n’indiquait pas un danger sanitaire immédiat.

Pendant cette période, les familles ayant acheté les produits concernés n’ont pas été informées, de même que d’autres pays européens. Tandis que Nestlé justifie ce décalage par les contrôles effectués, Danone n’a pas fourni d’éclaircissements concernant les rappels silencieux.

Danone avait cependant été avertie par Nestlé le 30 décembre lors d’une réunion de l’association professionnelle Specialised Nutrition Europe (SNE), où l’existence potentielle de la céréulide avait été évoquée. Malgré cette alerte, les rappels des autres entreprises ont été effectués uniquement fin janvier, par exemple, à partir du 24 janvier en Belgique.

Les rappels, qu’ils soient silencieux ou non, ont donc pris du temps. Nestlé a détecté la présence de la toxine céréulide dans un lot de laits infantiles dans son usine de Nunspeet, aux Pays-Bas, dès fin novembre, comme indiqué par le journal Le Monde. Cependant, un signal européen n’a été émis que le 11 décembre, portant uniquement sur les boîtes de lait provenant de cette usine.

Deux semaines plus tard, Nestlé restreint la distribution de centaines de milliers de boîtes de lait infantile provenant de ses différentes usines à travers l’Europe, incluant celle de Boué dans l’Aisne, où 838 000 boîtes sont concernées. La direction départementale de la protection des populations (DDPP) a par ailleurs saisi la justice française pour contrôler la sécurité alimentaire.

Le parquet de Laon a rapidement transféré le dossier au pôle de santé publique du parquet de Paris le 16 mars 2026, qui a ouvert cinq enquêtes pour mise en danger de la vie d’autrui le 30 janvier.

Des enquêtes pénales ont également été initiées en France suite à des décès suspects de nourrissons. Parmi les trois cas signalés, deux ont écarté l’hypothèse de la céréulide, tandis qu’une enquête est toujours en cours sous la direction du parquet de Meaux, reprise depuis par le Parquet de Paris.

La toxine céréulide n’est pas une découverte récente. En 2016, l’EFSA avait déjà émis des avis sur les risques potentiels pour la santé publique liés à la présence de Bacillus cereus dans les aliments. Concernant cette toxine émettant des vomissements, l’EFSA notait qu’ »il est nécessaire de mener des recherches supplémentaires pour définir la dose émétique chez l’humain. » À cette époque, aucun seuil n’était encore établi pour ce qui pourrait constituer une dose aiguë.

Au moment de la contamination, il n’existait ainsi aucun seuil européen concernant la présence de céréulide dans les aliments. Cette absence de norme s’explique selon Mary Gilsenan, directrice de département à l’EFSA, par le fait que « c’est une toxine naturellement présente dans l’environnement », donc « il n’y avait pas de raison qu’elle soit là », notamment dans du lait destiné aux nourrissons. Elle s’est exprimée lors d’une audition au Parlement européen à la demande du député belge Yvan Verougstraete, le 24 mars 2026.

Ce n’est que le 2 février 2026 qu’à la suite d’une demande de la Commission européenne, l’EFSA a établi des doses de référence maximales pour cette toxine dans le lait en poudre : en dessous de 0,054 microgramme par litre dans le lait infantile pour le premier âge, ou au-dessus de 0,1 microgramme par litre pour le deuxième âge, ce qui « pourrait entraîner un dépassement des niveaux de sécurité ». L’EFSA a également proposé une dose journalière admissible de 0,014 microgramme par kilo de poids corporel pour les nourrissons.

La question reste posée : si aucun seuil n’était défini avant cette date, la céréulide n’aurait-elle pas dû être absente ou du moins sous le seuil de détection ?

La toxine céréulide est reconnue pour induire des vomissements rapides (entre 15 minutes et 6 heures après ingestion) et des diarrhées. Pour les nourrissons, ces symptômes peuvent rapidement entraîner une déshydratation.

Cette toxine est produite par certaines souches de Bacillus cereus dans des conditions environnementales favorables. Julien Masquelier, scientifique à l’Institut de santé publique belge Sciensano, explique que « parmi les Bacillus cereus, seulement 5 à 7% possèdent le gène permettant la production de céréulide. » Il est donc essentiel que la bactérie ait non seulement ce gène, mais aussi les conditions nécessaires pour produire la toxine.

Cela s’est produit chez le fournisseur d’acide arachidonique, Cabio Biotech, basé à Wuhan, en Chine, qui fournissait avant cette crise les grandes marques de lait infantile. Cette huile est un additif utilisé dans la fabrication des produits, visant à reproduire la graisse présente dans le lait maternel.