Belgique

Retrait « discret » en Allemagne et en Autriche de laits infantiles contaminés à la céréalide

Ce mardi, les députés français publient un important rapport sur les laits infantiles contaminés par la toxine céréulide. Des centaines de milliers de boîtes de lait en poudre ont été rappelées en ce début d’année 2026 dans neuf pays européens, car elles pouvaient rendre les nourrissons malades.


Ce mardi, les députés français ont publié un rapport significatif sur la contamination des laits infantiles par la toxine céréulide. Des centaines de milliers de boîtes de lait en poudre ont été rappelées au début de l’année 2026 dans neuf pays européens, en raison de leur potentiel à rendre les nourrissons malades. Cette toxine, produite par la bactérie *Bacillus cereus*, peut entraîner des diarrhées et des vomissements, entraînant des complications graves, en particulier chez les bébés.

Une des questions soulevées par cette affaire concerne les rappels « discrets » ou « silencieux ». Des boîtes de lait en poudre pour nourrissons, potentiellement contaminées par la toxine céréulide, ont été retirées des supermarchés et des pharmacies en Autriche et en Allemagne dès le 24 décembre 2025, sans que le public ne soit prévenu initialement.

Ce jour-là, Nestlé a reçu confirmation que la contamination à la toxine céréulide provenait d’une huile riche en acide arachidonique (ARA) d’un fournisseur chinois, Cabio Biotech. Les échantillons ont montré des concentrations de 0,7 et 0,5 µg/kg de poudre, dépassant les niveaux de référence établis par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).

Cependant, le rappel officiel n’a été publié que 12 jours plus tard, le 5 janvier 2026. Entre-temps, Nestlé a effectué des tests et averti le reste du secteur. « Entre le 23 décembre et le 5 janvier, Nestlé a réalisé un nombre très important de contrôles (plus de 400 échantillons) couvrant l’ensemble des lots d’huile ARA fournis et les mélanges associés, ainsi qu’un travail de traçabilité exhaustif, afin d’identifier avec précision les produits concernés », a déclaré Nestlé par courriel.

Le géant de l’agroalimentaire explique que ce n’est qu’après avoir identifié les lots concernés que les rappels ont été publiés à travers toute l’Europe. « Agir sans disposer des éléments consolidés aurait conduit à un rappel incomplet ou erroné, ce qui est contraire aux exigences des autorités et à nos propres standards de sécurité. Par ailleurs, les laits infantiles étant des produits de première nécessité, il est impératif de cibler strictement les rappels aux seuls lots concernés, afin d’assurer simultanément la sécurité des bébés et la disponibilité des produits pour les familles », a précisé Nestlé.

Entre le 24 décembre et le 5 janvier, Nestlé, Danone et les autorités sanitaires autrichiennes et allemandes ont retiré des lots de lait infantile du marché sans en informer les consommateurs. Il existe deux types de retraits au niveau européen. D’abord, le retrait de la chaîne d’approvisionnement, prévu quand le produit est considéré comme « non sûr » mais n’est pas encore entré en contact avec un client. Dans ce cas, aucun communiqué public n’est nécessaire. En revanche, le rappel est publié lorsque le produit a été en rayon, et un rappel « silencieux » ou « discret » ne peut pas exister dans l’Union européenne.

Contactée par notre consortium d’investigation, la Commission européenne a réagi : « Sur les retraits silencieux, c’est aux États membres de confirmer officiellement s’il y en a eu. À défaut, la Commission ne souhaite pas se prononcer sur des scénarios hypothétiques. » La Commission a annoncé qu’elle prévoit de faire un bilan post-événement pour faire le point, sans fournir de date précise à ce stade.

Des lots de lait de la marque Beba de Nestlé et Aptamil de Danone ont été retirés des rayons en Autriche et en Allemagne pendant les vacances de Noël, donc avant la publication du rappel officiel, le 5 janvier. Les lots rappelés en janvier étaient sur le marché depuis avril 2025.

Lors de l’annonce de ce rappel, l’Agence autrichienne pour la sécurité sanitaire des aliments et de la santé (AGES) a précisé que « les produits concernés ont déjà été retirés du marché pendant les vacances de Noël et ne sont plus disponibles dans le commerce. » Ces produits ont donc pu être achetés par les consommateurs avant de disparaître sans communication publique.

Le ministère autrichien de la Santé a déclaré que « les échantillons testés ont été jugés impropres à la consommation humaine » et donc « non sûrs » au sens du règlement européen n°178/2002. Cependant, les produits n’étant pas considérés comme « nocifs pour la santé », aucun rappel public ni communication dans les médias n’étaient requis à ce moment.

Du côté allemand, le ministère de l’Agriculture, en charge du dossier dans le Land de Hessen où se trouve le siège de Nestlé Deutschland, a confirmé que « le rappel public des produits de la société Nestlé a eu lieu le 5 janvier 2026. Auparavant, dès le 24 décembre 2025, des produits avaient déjà été retirés de la vente dans le cadre d’un rappel discret. »

Concernant Danone, ce rappel « silencieux » est arrivé plus tard. « Le rappel public des produits de la société Danone a eu lieu le 30 janvier 2026. Selon les informations fournies par le point de contact régional, les produits ont déjà été retirés de la vente à partir du 24 janvier 2026 dans le cadre d’un retrait discret », a indiqué l’autorité allemande.

La justification allemande était similaire : « L’évaluation de ces produits ne laissait pas apparaître de danger sanitaire aigu. »

Durant cette période, les familles ayant déjà acheté les produits n’ont pas été informées, tout comme les autres pays européens. Si Nestlé justifie ce délai par les contrôles réalisés, Danone n’a pas fourni de détails sur ces rappels silencieux.

Danone avait pourtant été alertée par Nestlé le 30 décembre, ainsi que le reste du secteur agroalimentaire concerné, lors d’une réunion du *Specialised Nutrition Europe* (SNE), une association professionnelle représentant l’industrie de la nutrition spécialisée. À cette date, Nestlé a averti ses concurrents de la présence potentielle de la céréulide dans les poudres de lait contenant l’huile d’ARA provenant de Cabio Biotech. Cependant, les rappels des autres entreprises ne commencent qu’à partir du 24 janvier en Belgique.

Les rappels, qu’ils soient silencieux ou non, ont donc pris du temps. Nestlé a détecté la toxine céréulide à un niveau très faible dans un lot de laits infantiles à l’usine de Nunspeet aux Pays-Bas à la fin novembre, selon le journal Le Monde. Pourtant, ce n’est que le 11 décembre qu’un signal a été envoyé au niveau européen, ne concernant que les boîtes de lait produites dans cette usine néerlandaise.

Deux semaines plus tard, Nestlé bloque la distribution de centaines de milliers de boîtes de lait infantile de ses usines à travers l’Europe. Parmi ces sites, se trouve celui de Boué, dans l’Aisne, où 838.000 boîtes ont été bloquées. Selon nos informations, la justice française a été saisie par la direction départementale de la protection des populations (DDPP) chargée des contrôles de sécurité alimentaire.

Le parquet de Laon a indiqué s’être « rapidement dessaisi du dossier au profit du pôle de santé publique du parquet de Paris, le 16 mars 2026. » Ce dernier a ouvert cinq enquêtes le 30 janvier pour mise en danger de la vie d’autrui.

Des enquêtes pénales ont également été ouvertes en France suite à des décès suspects de nourrissons. Sur les trois signalés, l’hypothèse de la céréulide a été écartée dans deux cas. Reste celle ouverte par le parquet de Meaux et reprise depuis par le Parquet de Paris.

La toxine céréulide n’est pas une découverte récente. En 2016, l’EFSA avait déjà publié un avis sur les risques pour la santé publique de la présence de la bactérie *Bacillus cereus* qui produit la céréulide. Concernant cette toxine dite « émétique » – car elle provoque des vomissements – l’EFSA mentionnait que « des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer la dose émétique réelle chez l’humain. » L’Autorité ne définissait pas encore ce qui constitue une dose aiguë capable de provoquer des vomissements.

Au moment de la découverte de la contamination, il n’y avait d’ailleurs aucun seuil européen concernant la présence de céréulide dans l’alimentation. Selon Mary Gilsenan, directrice de département à l’EFSA, « il n’y avait pas de seuil européen, puisque c’est une toxine (présente naturellement dans l’environnement), donc elle n’avait aucune raison d’être là », d’autant plus dans du lait destiné aux nourrissons. Elle était auditionnée à l’initiative du député européen belge Yvan Verougstraete (Les Engagés) le 24 mars 2026 en commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire (ENVI) du Parlement européen, aux côtés de Koen Van Dyck, chargé de la sécurité alimentaire à la DG Santé de la Commission européenne.

Ce n’est que le 2 février 2026, à la demande de la Commission européenne, que l’EFSA a défini des doses de référence maximales pour la toxine céréulide dans le lait en poudre : une concentration de 0,054 microgramme de céréulide par litre dans les laits pour le premier âge ou supérieure à 0,1 microgramme par litre dans les laits pour le deuxième âge « pourrait entraîner un dépassement des niveaux de sécurité. » L’EFSA a proposé une dose journalière admissible aiguë de 0,014 microgramme par kilo de poids corporel pour la céréulide chez les nourrissons.

Bien qu’aucun seuil de référence n’ait été fixé précédemment par les autorités sanitaires européennes, la céréulide aurait-elle dû simplement être absente ou en dessous du seuil de détection ?

La toxine céréulide est reconnue pour provoquer des vomissements d’apparition rapide (entre 15 minutes et 6 heures après l’ingestion d’un aliment contaminé) ainsi que des diarrhées. Chez un nourrisson, ces symptômes peuvent rapidement mener à une déshydratation.

Cette toxine est produite par certaines souches de la bactérie *Bacillus cereus* dans des conditions favorables.

Le scientifique Julien Masquelier, directeur du laboratoire chargé d’analyser cette toxine à l’Institut de santé publique belge Sciensano, explique : « Sur l’ensemble des Bacillus cereus, il n’y a que 5 à 7% qui possèdent le gène permettant la production de céréulide. Cela signifie qu’une grande majorité des bactéries Bacillus cereus n’ont pas la capacité de produire cette toxine. Il faut donc d’abord avoir la bactérie portant ce gène et capable de produire la céréulide. Une fois qu’elles se retrouvent dans des conditions d’humidité et de température favorables, et si elles possèdent ce gène, elles peuvent produire la toxine. »

C’est ce qui s’est produit chez le fournisseur d’acide arachidonique, l’entreprise Cabio Biotech, basée à Wuhan, en Chine, fournisseur des grandes marques de lait infantile du marché jusqu’à la crise. Cette huile, ajoutée dans la fabrication des produits finis, est censée reproduire le gras du lait maternel.