Tunisie

XXe session des Journées du Théâtre Universitaire de Monastir : Le miroir et ses fissures

L’événement culturel est bien plus qu’une simple représentation artistique ; il constitue un véritable reflet de la société qui l’accueille. Chaque manifestation se construit à partir de divers éléments tels que les corps des participants, les espaces utilisés, les budgets alloués, ainsi que les silences et négligences qui peuvent s’y glisser. Ainsi, la manière dont un événement est organisé, ou désorganisé, devient un indicateur révélateur de la mentalité collective d’un peuple, et mérite d’être analysée sous un prisme critique.

L’édition de 2026 des Journées du Théâtre Universitaire (J.T.U) à Monastir illustre parfaitement cette problématique. Cette année, les préoccupations matérielles ont éclipsé les enjeux artistiques au cœur des débats. Plusieurs troupes ont été logées dans un foyer universitaire dont l’état sanitaire a été jugé inacceptable par de nombreux témoignages. Ces conditions ne relèvent pas seulement d’un manque de confort, mais portent atteinte à la dignité des participants, en particulier ceux venus de l’étranger.

La question de l’habitabilité des lieux est cruciale, surtout en plein mois d’août, où la climatisation ne suffit pas à masquer l’insalubrité. Les comparaisons avec des espaces carcéraux, évoquées par plusieurs témoins, ne sont pas exagérées, mais traduisent plutôt une expérience vécue profondément dégradante. Contrairement à une ascèse choisie pour des raisons artistiques, les conditions imposées aux troupes sont une source d’humiliation qui détourne leur énergie de la création vers la survie.

Cette situation est d’autant plus préoccupante pour les délégations arabes invitées. Un festival universitaire, qui se veut régional voire panarabe, doit incarner une forme d’hospitalité qui va au-delà des simples logistiques. Accueillir des invités dans des conditions aussi déplorables transforme un acte de partage culturel en un exemple de contre-performance diplomatique.

La réception de cette édition des J.T.U a été marquée par un consensus critique sans précédent. Le dramaturge Youssef Bahri a qualifié cette session de « La pire de toutes les sessions organisées jusqu’ici », une affirmation soutenue par des preuves fournies par l’artiste Noureddine El Ati. Amel Agherbi, l’une des fondatrices historiques des J.T.U, a également exprimé son inquiétude, soulignant la dérive actuelle par rapport aux valeurs initiales de la manifestation. Khaled Bouzid a, quant à lui, affirmé que même les Journées du Théâtre Carthaginois ne pouvaient rivaliser avec les J.T.U.

Un autre témoignage significatif est celui d’une lettre ouverte publiée sur les réseaux sociaux, rappelant que ce festival doit rester centré sur l’honneur dû aux étudiants. Plusieurs manquements ont été relevés, notamment l’absence de présentation des travaux d’ateliers et d’hommages aux délégations, ainsi qu’une rupture du principe d’égalité des chances. Des étudiants ont même attendu plus de sept heures pour la présentation de leurs travaux, qui n’a finalement pas eu lieu. Cette situation a conduit l’auteur de la lettre à conclure que « la complaisance et les applaudissements de complaisance tuent le théâtre universitaire ».

Les problèmes logistiques évoqués ne sont pas seulement des incidents isolés, mais révèlent une gestion défaillante de l’événement. Les discours des responsables montrent une absence de responsabilité collective, chacun renvoyant la faute à un autre. Cette situation est révélatrice d’une gouvernance qui peine à assumer la coordination nécessaire à un événement de cette ampleur.

Les comportements observés à l’échelle d’un festival universitaire reflètent des pathologies plus larges de l’administration publique tunisienne, où la gestion des affaires communes est souvent défaillante. La manifestation culturelle devient ainsi un miroir grossissant des dysfonctionnements administratifs, mettant en lumière ce que l’administration dilue habituellement au cours de l’année.

Pour remédier à ces problèmes, il est essentiel de proposer des solutions concrètes. Un cahier des charges d’hébergement, fixant des standards minimaux, doit être établi et vérifié par un audit indépendant avant chaque édition. Une gouvernance claire et responsable est également nécessaire, avec des référents identifiables pour chaque aspect de l’organisation. Enfin, il est crucial de pérenniser la fonction archivistique pour garantir la mémoire des événements.

Au-delà des J.T.U, cette analyse appelle à une réflexion plus large sur la qualité des manifestations culturelles en Tunisie. Le ministère des Affaires culturelles doit impérativement rehausser les exigences qualitatives de tous les événements nationaux, en particulier ceux qui se réclament de l’héritage de Carthage. Ce site, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, ne doit pas être réduit à une simple décoration, mais doit être honoré par des pratiques contemporaines qui en reflètent la grandeur.

La gestion défaillante d’un festival universitaire de théâtre constitue une trahison envers cet héritage culturel. À une époque où les conditions de mémoire et de représentation sont redéfinies, il est inacceptable que des étudiants soient accueillis dans des foyers insalubres. Les Journées du Théâtre Universitaire de Monastir, ainsi que l’ensemble de l’écosystème culturel tunisien, doivent retrouver leur vocation initiale : être un espace où la mentalité d’un peuple se manifeste dans toute sa richesse, et non dans ses négligences.