Tunisie

Tribune – La Tunisie face à l’urgence : agir ou perdre des années

La Tunisie, avec ses presque douze millions d’habitants et sa position géographique stratégique entre l’Europe et l’Afrique, dispose d’un potentiel indéniable. Le pays bénéficie d’un accès direct à la Méditerranée, de ressources en phosphate, d’une agriculture variée, ainsi que d’une richesse touristique et historique qui pourrait faire envier bien des nations. De plus, la compétence des Tunisiens, qui s’illustre dans les plus grandes économies mondiales, constitue un atout majeur.

Cependant, la question cruciale qui se pose n’est pas de savoir si la Tunisie a les moyens de réussir, mais plutôt pourquoi ces atouts ne se traduisent pas encore en investissements concrets, en croissance économique, en création d’emplois et en exportations. Depuis des années, les discussions se multiplient autour de sujets tels que l’énergie, l’eau, le phosphate, le transport, le tourisme, l’éducation et la santé. Pourtant, les résultats demeurent insatisfaisants, avec des projets souvent retardés, une bureaucratie pesante et des secteurs stratégiques sous-performants.

Le chômage, en particulier chez les jeunes, reste élevé, ce qui indique que le problème tunisien dépasse le simple diagnostic. Nous sommes conscients de nos difficultés ; le véritable défi réside dans la prise de décision, la rapidité d’exécution et l’obligation de rendre des comptes. La règle est simple : les gouvernants doivent produire des résultats et rendre des comptes pour leurs actions.

Il est inacceptable de demander continuellement des sacrifices aux citoyens tout en maintenant en poste des responsables qui ne parviennent pas à atteindre les résultats escomptés. Ainsi, tout ministre ou haut fonctionnaire ayant exercé pendant deux ans dans un secteur clé devrait être tenu de présenter un bilan public sur les projets lancés, les objectifs atteints et les changements concrets pour les citoyens.

Les succès doivent être encouragés, tandis que les échecs persistants nécessitent un changement de personnel. L’État ne doit pas être prisonnier de ses dirigeants ; la Tunisie est plus grande qu’un ministre ou un gouvernement. Il est impératif de transformer la manière de gouverner, en passant d’une gestion de crise à une vision d’avenir, en établissant des engagements mesurables et en clarifiant les responsabilités.

Pour cela, une nouvelle feuille de route nationale s’impose, articulée autour de trois axes : l’urgence, le court terme et une vision stratégique pour 2035. À court terme, il est essentiel de relancer l’État : évaluer l’action gouvernementale, pourvoir les postes vacants dans les secteurs stratégiques, remplacer les responsables inefficaces, débloquer les projets en attente et réduire les délais administratifs.

Le Conseil des ministres doit devenir un véritable centre de pilotage des projets nationaux, où chaque Tunisiens puisse connaître le responsable, le coût, le financement et les délais des projets stratégiques. Les citoyens ont besoin de voir des actions concrètes aujourd’hui, plutôt que d’entendre des promesses pour demain.

Dans un délai d’un à trois ans, la priorité doit être de créer de la richesse et de relancer l’économie. Dans le secteur de l’énergie, il est inacceptable qu’un pays avec un potentiel solaire considérable soit encore dépendant des importations. Les investissements dans le solaire et l’éolien doivent être accélérés, le réseau modernisé et un débat stratégique sur le mix énergétique ouvert.

En ce qui concerne le phosphate, l’objectif ne doit plus se limiter à l’extraction, mais inclure la transformation et la création de valeur ajoutée. Dans l’agriculture, il est crucial de passer d’un système vulnérable aux crises à une politique renforçant la sécurité alimentaire tout en développant les filières d’exportation.

Le tourisme doit également évoluer. La Tunisie ne peut plus se contenter d’une saison estivale limitée. Son patrimoine, de Carthage à Sidi Bou Saïd, doit être valorisé pour créer une économie touristique durable tout au long de l’année.

Les infrastructures de transport doivent être repensées pour les cinquante prochaines années, avec des aéroports modernes, des ports compétitifs et un réseau ferroviaire performant, afin de positionner la Tunisie comme une plateforme entre l’Europe, l’Afrique et la Méditerranée.

Cependant, la véritable richesse de la Tunisie réside dans l’intelligence de ses citoyens. La réforme de l’éducation et de la formation, ainsi que leur adéquation avec le marché du travail, doivent devenir une priorité. La Tunisie peut devenir un pôle technologique africain, à condition d’offrir à sa jeunesse un environnement propice à son épanouissement.

Il est impératif de préparer dès maintenant la Tunisie de 2035, sans attendre d’être confronté aux mêmes problématiques qu’en 2026. Des objectifs mesurables doivent être fixés : taux de chômage, niveaux d’investissement, production énergétique, part de l’économie numérique, et nombre de projets nationaux à réaliser.

Un État qui ne fixe pas d’objectifs clairs ne peut demander de comptes. Cette transformation nécessite également une évolution de notre culture politique. La Tunisie ne réussira pas si chacun agit de manière isolée, ni si la critique est perçue comme une hostilité.

Nous devons unir les compétences autour d’un projet national commun, impliquant la présidence, le gouvernement, le Parlement, le secteur privé et la jeunesse, tant sur le territoire qu’à l’étranger. La compétence doit primer sur les intérêts personnels.

Il est essentiel de rappeler que protéger l’État ne signifie pas protéger l’échec. Soutenir les institutions ne doit pas se traduire par un silence face aux insuffisances. La meilleure manière de soutenir l’État est d’exiger sa réussite et de corriger les erreurs avant qu’elles ne deviennent des crises.

Depuis 2011, la Tunisie a trop perdu de temps dans des conflits politiques et des promesses non tenues. Il est temps d’agir. L’année 2026 doit être celle de la décision et de la réorganisation de l’État ; de 2027 à 2030, il faut investir et réformer ; et de 2030 à 2035, la Tunisie doit se consolider comme une économie émergente.

Les Tunisiens ont besoin de moins de discours et de plus de résultats. Un État qui décide, un gouvernement qui agit, une administration qui avance, un secteur privé qui investit, et une éducation qui forme les compétences de demain sont essentiels pour que les citoyens voient les fruits de leurs efforts.

La Tunisie n’a pas besoin de miracles ni de nouvelles ressources pour réussir. Elle possède déjà les atouts nécessaires : des compétences, une position géographique favorable et une histoire riche. Ce qui lui manque, c’est un leadership fort, des décisions claires et une exécution rigoureuse.

Il est temps de laisser la place à ceux qui peuvent faire avancer le pays. Un gouvernement n’est pas une fin en soi, et les individus ne doivent jamais être plus grands que l’État. La Tunisie est plus importante que tout cela, et il est temps de bâtir l’avenir que nous voulons transmettre aux générations futures.