Tunisie

Le Kef : Panneau, source, amour et légendes à découvrir

Le panneau « Casablanca 2055 » du Kef a été inscrit par un ingénieur urbaniste pour apaiser la nostalgie de son épouse marocaine. Ce panneau, devenu un symbole de l’amour et de l’attachement aux lieux, a été retiré, emportant une part de rêve et de poésie.

Entre mémoire, cinéma et légende populaire, le célèbre panneau «Casablanca 2055» du Kef racontait bien plus qu’une simple direction. Derrière cette inscription insolite se cachent une histoire d’amour, un malentendu autour des Beatles, la mystérieuse figure de Lella Mna et toute la profondeur historique d’une ville millénaire : Le Kef, l’ancienne Sicca Veneria, liée à l’héritage numide de Massinissa.

La Presse — Au fil des années, cette photographie est devenue l’une des images les plus emblématiques du Kef, alliant imaginaire du voyage, nostalgie et confusion historique autour des «faux Beatles».

L’écrivaine tunisienne Faouzia Zouari, dans son livre Dictionnaire amoureux de la Tunisie, raconte ce panneau d’une manière presque romanesque. À l’entrée du Kef, un ingénieur urbaniste de la région aurait fait inscrire «Casablanca 2055» sur un panneau routier pour alléger la nostalgie de sa femme marocaine, éloignée de sa ville natale. Ce geste intimiste et discret est devenu, au fil du temps, un symbole d’amour, d’exil et d’attachement aux lieux.

La photographie de jeunes hommes assis sous le panneau a ensuite alimenté une véritable légende. Beaucoup ont pensé qu’ils étaient les Beatles, le fameux groupe anglais de Liverpool qui transforma la musique rock et pop dans les années 1960, lors d’un voyage dans la région. En réalité, d’après l’historien Mohamed Tlili, ces jeunes hommes étaient des chercheurs américains de passage au Kef, captivés par ce décor insolite, l’atmosphère suspendue du lieu et la référence implicite à la mythique Casablanca avec Humphrey Bogart.

Cependant, cette histoire prend tout son sens dans le cadre de la ville qui l’a représentée. Le Kef, ancienne Sicca Veneria, est une cité millénaire riche de multiples strates de civilisation. Ville numide, romaine, byzantine, arabe et ottomane, elle demeure l’un des plus importants carrefours historiques du nord-ouest tunisien. Plusieurs récits historiques associent Sicca Veneria à la Numidie de Massinissa, une figure fondatrice de l’histoire berbère et premier grand unificateur du royaume numide après la deuxième guerre punique. Cette profondeur historique confère au Kef une dimension unique : celle d’une ville où les siècles continuent de dialoguer à travers les pierres, les forteresses, les mausolées, les ruelles et les souvenirs populaires.

Le Kef regorge d’immenses richesses historiques et culturelles : la Kasbah dominant la ville, les vestiges antiques, les traditions musicales du malouf, les zaouias, les récits de résistance et les traces laissées par les civilisations qui s’y sont succédé.

Chaque rue semble porter une mémoire, chaque lieu raconter une histoire. L’un des figures spirituelles les plus marquantes de la ville est Sidi Boumakhlouf, saint protecteur et symbole profondément enraciné dans la mémoire collective keffoise. Son mausolée, dominant la médina, demeure un lieu de recueillement, de spiritualité et d’attachement populaire, soulignant l’importance des confréries et des traditions soufies dans l’histoire du Kef.

Parmi les figures mystérieuses qui habitent l’imaginaire du Kef, Lella Mna a une place particulière.

Devenue presque une légende populaire, cette femme, liée à la source de Ras el Aïn, symbolise la mémoire ancienne des eaux protectrices du Kef. Selon les récits oraux, elle veillait sur la source et les habitants de la ville, agissant comme une gardienne invisible des lieux. Certains historiens, comme Mohamed Tlili, y perçoivent l’écho lointain des anciens cultes liés à l’eau et à la fertilité qui existaient déjà à l’époque de Sicca Veneria. À travers elle réémerge toute la profondeur mystique et poétique du Kef, une ville où les légendes populaires s’entrelacent avec l’histoire antique.

Pendant longtemps, Ras el Aïn a été le véritable cœur vivant du Kef : un lieu de rencontre, de fraîcheur, de promenade et de mémoire populaire. Les familles s’y rendaient, les femmes y puisaient de l’eau, et tout un imaginaire collectif s’y est construit autour des récits et des figures populaires comme Lella Mna. Aujourd’hui encore, en dépit des transformations du site et de la disparition progressive de son atmosphère ancienne, Ras el Aïn demeure un symbole affectif profondément ancré dans la mémoire des habitants.

Le panneau «Casablanca 2055» s’inscrivait parfaitement dans cette identité faite de nostalgie, de brassage culturel et d’imaginaire.

Il reliait symboliquement Le Kef au rêve du voyage, au cinéma, au Maghreb des frontières ouvertes et aux histoires humaines silencieuses. Ce simple panneau était devenu un lieu de mémoire populaire, photographié par les visiteurs et transmis comme une anecdote presque légendaire.

Malheureusement, le panneau a été retiré, emportant avec lui une part de rêve et de poésie. Sa disparition a laissé le sentiment qu’un fragment du Kef nostalgique s’était effacé. Cependant, à travers les photographies, les récits et les légendes qu’il continue d’inspirer, « Casablanca 2055 » demeure vivant dans la mémoire collective, comme un symbole discret mais puissant de l’âme keffoise.