Tunisie

ITCEQ : La transformation digitale n’est pas un défi managérial facile pour les entreprises tunisiennes

Une enquête de l’Itceq a révélé que 70 % des entreprises tunisiennes ont acquis des technologies de base, tandis que seulement 43 % ont réussi à les intégrer dans leurs routines internes. L’étude a également montré que 70,9 % des entreprises évoquent l’insuffisance des ressources nécessaires à l’acquisition et à l’exploitation des technologies avancées.

Les technologies avancées et l’intelligence artificielle ne sont plus seulement considérées comme des outils d’optimisation, elles redéfinissent les modèles de performance des entreprises. Cependant, les entreprises tunisiennes progressent à des rythmes variés entre leur désir d’innover et leur capacité concrète à transformer ces outils en instruments de croissance. Une enquête récente de l’Itceq met en évidence les fractures, les paradoxes et les défis qui entravent l’émergence d’une véritable maturité technologique dans ces entreprises.

La Presse — Les entreprises tunisiennes sont-elles véritablement prêtes à convertir le potentiel des technologies avancées en moteur durable de performance et d’innovation ? C’est sur cette question stratégique que l’Itceq a structuré une enquête vaste sur la capacité d’absorption technologique des entreprises tunisiennes, dont les résultats ont été présentés récemment lors d’un débat à Tunis.

Cette étude prolonge une enquête initiale réalisée en 2023 sur “les entreprises tunisiennes à l’ère de la transformation digitale”, qui avait dressé un état des lieux de la transition numérique dans le tissu économique du pays. La nouvelle enquête vise à approfondir l’analyse de la capacité réelle des entreprises à absorber, intégrer et exploiter les technologies avancées.

Elle s’efforce également d’identifier les différents types d’entreprises engagées dans la transformation digitale et de mesurer les changements organisationnels et managériaux induits par l’intégration des technologies émergentes, en particulier l’intelligence artificielle.

Cinq profils différents 

En revisitant les leçons de l’enquête précédente, Olfa Bouzaiene, directrice des études sur l’économie du savoir à l’Itceq, a noté que l’échec de la transformation numérique ne découle pas nécessairement d’un manque de technologie, mais plutôt d’une incapacité organisationnelle à assimiler et valoriser ces technologies. Les résultats de l’enquête confirment cette constatation. Alors que 70 % des entreprises interrogées ont réussi à acquérir des technologies de base, indiquant une première phase de pénétration numérique relativement avancée, seulement 43 % ont intégré ces technologies dans leurs pratiques internes.

D’ailleurs, 29 % ont amorcé de véritables transformations soutenues par des stratégies de collaboration avec d’autres entreprises, tandis que seulement 23 % exploitent ces technologies pour des activités de recherche et développement. L’étude met en lumière un paradoxe significatif : bien que 86 % des entreprises jugent les nouvelles technologies essentielles pour stimuler l’innovation, seules 19 % affirment avoir effectivement réalisé au moins une innovation. Ce décalage entre ambitions stratégiques et concrétisation opérationnelle est principalement dû à la persistance de trois freins majeurs.

Le premier obstacle est d’ordre financier : 70,9 % des entreprises signalent un manque de ressources adéquates pour l’acquisition et l’exploitation des technologies avancées. Le deuxième est culturel et organisationnel : pour 58 % des entreprises, la résistance au changement est un frein crucial à l’assimilation des nouvelles technologies.

Enfin, 63 % des entreprises soulignent une pénurie de compétences, pourtant essentielle pour réussir toute transformation numérique. Pour approfondir cette analyse, l’enquête a examiné la capacité d’absorption technologique à travers quatre dimensions clés : l’acquisition des technologies, leur assimilation, les transformations générées et leur utilisation effective. Cette approche a permis d’identifier cinq profils distincts d’entreprises.

Le premier groupe regroupe les entreprises à forte maturité technologique, capables de gérer équilibrément toutes les dimensions étudiées. Cependant, cette catégorie ne représente que 7,8 % des 1.208 entreprises analysées, ce qui illustre le caractère encore limité des modèles de transformation aboutis.

Le deuxième groupe inclut les entreprises à potentiel sous-exploité (32,5 %). Bien qu’elles aient une capacité d’acquisition technologique relativement satisfaisante, elles peinent à traduire ces investissements en valeur économique et en gains de performance. Le troisième groupe concerne les entreprises ayant adopté des nouvelles technologies pour des usages principalement opérationnels (13,7 %). Leur usage reste centré sur des besoins immédiats, sans assimilation organisationnelle réelle ni vision stratégique à long terme.

Le quatrième groupe, représentant près de 40 % des entreprises étudiées, est constitué d’entreprises dont la capacité d’absorption technologique est fragile. Ces entreprises affichent une assimilation déficiente des technologies, des pratiques isolées et une absence de cohérence dans leur transformation.

Enfin, le dernier groupe regroupe les entreprises affichant une très faible capacité d’absorption technologique, marquées par un déficit important en matière d’acquisition et un éloignement des dynamiques d’innovation. En plus de cette typologie, l’étude met en lumière des écarts statistiquement significatifs entre les différents groupes, notamment en ce qui concerne l’utilisation des technologies numériques avancées, la réactivité face au changement des ressources humaines et les pratiques organisationnelles.

Les résultats soulignent également l’importance d’un environnement organisationnel favorable qui, associé à une forte capacité d’absorption, facilite une adoption efficace et durable des technologies avancées. L’étude souligne aussi un constat crucial : la seule maîtrise des outils technologiques ne suffit pas.

Sans une vision managériale cohérente, une culture organisationnelle adaptée et une montée en compétences des équipes, la transition numérique risque de rester superficielle et peu génératrice de valeur. Une transformation digitale réussie nécessite ainsi une approche globale intégrant gouvernance, collaboration entre départements et développement du capital humain.

Des actions taillées sur mesure 

Cette analyse de la capacité d’absorption technologique s’applique aussi à l’intégration de l’intelligence artificielle. L’enquête révèle trois niveaux de maturité numérique au sein des organisations, chacun donnant lieu à des trajectoires distinctes d’adoption de l’IA.

L’intégration de cette technologie ne suit plus une logique uniforme et demande désormais des stratégies d’accompagnement différenciées selon le niveau de préparation des entreprises. Le premier profil concerne les entreprises à intégration avancée, dotées d’une forte maturité digitale, d’une grande capacité d’innovation et d’une réactivité élevée du personnel.

Le deuxième profil, qualifié de faible appropriation, englobe les entreprises dont l’usage de l’IA reste limité à des fonctions opérationnelles immédiates, dans un contexte de faible capacité d’absorption technologique. Le troisième profil regroupe les entreprises intermédiaires, qui possèdent un potentiel technologique réel mais insuffisamment valorisé, avec une transformation numérique inachevée.

Finalement, l’étude propose une série de recommandations adaptées au niveau de maturité technologique des entreprises. Audit des besoins technologiques, investissement dans la veille stratégique, mise en place de mécanismes formels de partage et de capitalisation des connaissances, modernisation des systèmes d’information ou renforcement des fonctions de recherche et développement… toutes ces actions sont jugées nécessaires pour permettre aux entreprises tunisiennes de convertir le potentiel technologique en un véritable levier de croissance, de compétitivité et d’innovation durable.