Immigration, intégration et discrimination : enquête sur les Maghrébins en France
L’enquête «Trajectoires et origines 2» (TeO2), publiée le 21 mai 2026, a été réalisée auprès de plus de 27.000 personnes et est considérée comme la plus vaste étude statistique jamais consacrée aux immigrés et à leurs descendants en France. Selon TeO2, 39% des immigrés vivent avec un conjoint d’une autre origine, et cette proportion atteint 59% chez les descendants d’immigrés.

Publié le 21 mai 2026 par l’Institut national d’études démographiques et l’Institut national de la statistique et des études économiques, cette enquête inédite « Trajectoires et origines 2 » (TeO2) comprend plus de 600 pages et réunit les travaux de nombreux chercheurs sur les questions d’immigration, d’intégration et de discrimination en France.
Réalise auprès de plus de 27.000 personnes, cette enquête est la plus vaste étude statistique jamais consacrée aux immigrés et à leurs descendants en France.
La Presse — Au regard de l’ampleur de cette publication scientifique et de la richesse des données qu’elle contient, La Presse présente à ses lecteurs une synthèse des principaux enseignements relayés récemment par la presse française, les chercheurs et plusieurs médias spécialisés. Une attention particulière est apportée à la région du Maghreb — en particulier à la communauté tunisienne — au coeur des dynamiques migratoires analysées par TeO2.
Une France profondément transformée par l’immigration
La publication de l’enquête « Trajectoires et origines 2 » (TeO2) représente un tournant majeur dans l’analyse des réalités migratoires en France contemporaine. Réalisée entre 2019 et 2020, cette étude est aujourd’hui la plus vaste enquête statistique jamais consacrée aux immigrés, à leurs descendants et aux mécanismes de discrimination dans l’Hexagone.
Au-delà des débats politiques souvent passionnés autour de l’immigration, TeO2 (Trajectoires et Origines 2) propose un examen scientifique détaillé de la société française. Parmi les enseignements les plus significatifs, on note la place centrale des populations originaires du Maghreb — en particulier tunisiennes — qui constituent 36 % de la population immigrée, dans les dynamiques démographiques, sociales et culturelles françaises.
Selon les résultats de l’enquête, 13 % des personnes âgées de 18 à 59 ans vivant en France métropolitaine sont immigrées, tandis que 11 % sont des descendants directs d’immigrés. À cela s’ajoutent 10 % de personnes de troisième génération, ayant au moins un grand-parent immigré.
Autrement dit, près d’un tiers de la population française entretient aujourd’hui un lien direct avec l’immigration. Ce chiffre grimpe à 41 % si l’on compte les unions mixtes et les liens familiaux indirects.
En dépit des discours alarmistes sur un prétendu « séparatisme », l’étude met en évidence une forte progression de la mixité sociale et familiale. Ainsi, 39 % des immigrés vivent avec un conjoint d’une autre origine. Chez les descendants d’immigrés, cette proportion atteint 59 %, tandis qu’elle dépasse 90 % parmi les enfants issus de couples mixtes.
Les chercheurs de TeO2 estiment que le métissage culturel et social est désormais l’une des caractéristiques majeures de la société française contemporaine.
Les Maghrébins au coeur des enjeux d’intégration
Les populations provenant du Maghreb — Algériens, Marocains et Tunisiens — jouent un rôle central dans cette transformation démographique. Héritée de nombreuses décennies de migrations pour le travail, les études et le regroupement familial, leur présence est maintenant ancrée dans le paysage social français.
L’enquête montre également que les descendants d’immigrés maghrébins affichent un fort sentiment d’appartenance nationale. Tandis que 71 % des immigrés se déclarent Français, ce taux atteint 94 % chez les descendants de deux parents immigrés et 98 % chez les enfants issus de couples mixtes.
La langue française joue aussi un rôle essentiel dans cette intégration. Selon TeO2, 86 % des descendants de deux parents immigrés rapportent avoir parlé français pendant leur enfance, souvent en parallèle avec leur langue maternelle.
Pour les chercheurs, ces données réfutent l’idée d’un rejet massif des valeurs françaises par les populations issues de l’immigration. Elles révèlent au contraire une profonde intégration culturelle et sociale au fil des générations.
Les Tunisiens : une diaspora enracinée et influente
Dans ce contexte maghrébin, la communauté tunisienne se distingue par les liens historiques, humains et culturels qui unissent la Tunisie et la France.
D’après les dernières données de l’Insee, la France comptait en 2024 plus de 7,6 millions d’immigrés, soit environ 11,2 % de la population totale.
Parmi eux, les immigrés tunisiens réguliers seraient environ 347.000, représentant près de 4,8 % de l’ensemble des immigrés vivant en France.
Cependant, ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité. En incluant les enfants et petits-enfants nés en France, ainsi que les binationaux, plusieurs estimations avancent le nombre de personnes ayant une ascendance tunisienne en France à plus d’un million, voire jusqu’à un million cinq cent mille.
L’immigration tunisienne vers la France s’est principalement intensifiée après l’indépendance de 1956, surtout durant les années 1960 et 1970, lorsqu’un grand nombre de travailleurs étrangers étaient recrutés dans l’industrie.
Beaucoup de Tunisiens se sont ainsi installés dans les grandes régions urbaines et industrielles telles que l’Île-de-France, la région lyonnaise, le Sud de la France ou le Nord.
Depuis les années 2000, les profils migratoires ont considérablement changé. En plus des travailleurs ouvriers, on observe désormais une arrivée d’étudiants, d’ingénieurs, de médecins, de chercheurs, de cadres, d’entrepreneurs et de personnel hautement qualifié.
Aujourd’hui, la France reste l’une des principales destinations universitaires pour les étudiants tunisiens.
Au-delà des chiffres, la présence tunisienne en France témoigne de l’intensité des liens humains entre les deux pays.
Les Tunisiens en France contribuent activement à la vie économique, culturelle, universitaire et politique du pays. De nombreuses personnalités d’origine tunisienne occupent désormais des postes importants dans les domaines des sciences, de la médecine, des arts, du sport, de l’entreprise et des médias.
Parallèlement, cette diaspora joue un rôle économique crucial pour la Tunisie à travers les transferts financiers, qui représentent une ressource essentielle pour l’économie nationale.
Néanmoins, plusieurs témoignages rapportés ces dernières années par des associations et des médias évoquent aussi les difficultés rencontrées par de jeunes diplômés tunisiens concernant les titres de séjour, l’accès à l’emploi ou les démarches administratives.
L’enquête TeO2 révèle que, malgré les tensions identitaires et les crispations politiques, l’immigration maghrébine — et tunisienne en particulier — constitue désormais une partie intégrante et durable de la société française contemporaine. Une réalité sociale profondément ancrée, où les dynamiques d’intégration coexistent encore avec des inégalités et des discriminations persistantes.
Une intégration réelle, mais des discriminations persistantes
Un des principaux constats de TeO2 réside cependant dans un paradoxe majeur : plus les descendants d’immigrés sont intégrés culturellement, plus ils expriment une forte sensibilité aux discriminations.
Les populations d’origine maghrébine et d’Afrique subsaharienne font partie des plus touchées par les discriminations liées à l’emploi, au logement, à l’éducation ou encore dans les interactions avec l’administration.
L’étude souligne que les inégalités observées ne résultent pas principalement d’un « défaut d’intégration », mais de mécanismes structurels de discrimination sociale et raciale.
Les chercheurs mettent également en évidence la précarité administrative vécue par certains immigrés. « Parmi les personnes naturalisées, 20 % ont été sans papiers à un moment de leur parcours », ce qui illustre les incohérences et les lenteurs administratives qui engendrent parfois des situations de fragilité durable.
Une réponse scientifique aux fantasmes politiques
Dans un contexte politique français marqué par des polémiques récurrentes sur l’immigration, TeO2 offre un contrepoint scientifique crucial.
Les chercheurs réfutent plusieurs idées largement répandues dans le débat public, notamment celle du « grand remplacement » ou d’un supposé repli communautaire généralisé des populations immigrées.
Inversement, l’étude révèle que l’entre-soi social est souvent plus prononcé parmi les populations sans ascendance migratoire que chez les minorités issues de l’immigration.
TeO2 indique aussi que les immigrés sont, dans de nombreux cas, plus diplômés qu’on ne le pense généralement, et que les inégalités persistantes s’expliquent davantage par des discriminations structurelles que par un refus d’intégration.
Pour les auteurs de l’enquête, comprendre les fractures contemporaines en France nécessite donc de dépasser les approches idéologiques au profit d’analyses statistiques rigoureuses.

