Tunisie

Entretien avec Mme Houda Rjaibi BARHOUMI : « Le langage ne doit pas être fragilisé par les écrans »

Les jeunes générations ont souvent besoin de l’appui d’un orthophoniste pour surmonter certaines difficultés, qui risqueraient d’impacter négativement leur développement, leur scolarité et leur intégration sociale. Selon des témoignages, la plupart des troubles et de ces pathologies sont méconnus par l’entourage de l’enfant, entraînant un dépistage tardif, soit à partir de l’âge de trois ans.


Les jeunes générations ont souvent besoin de l’assistance d’un orthophoniste pour surmonter certaines difficultés susceptibles d’impacter négativement leur développement, leur scolarité et leur intégration sociale sans rééducation et prise en charge multidisciplinaire adéquates. À une époque où le digital et ses divers supports envahissent la vie, l’homme semble parfois déstabilisé par la présence de tant d’écrans, tout comme ses neurones. L’orthophonie joue un rôle crucial pour rétablir cette situation.

Il est généralement admis que l’orthophonie ne se limite qu’aux solutions rééducatives pour les problèmes auditifs et oraux. Toutefois, le champ d’intervention de l’orthophoniste est bien plus étendu. C’est un fait ! Les orthophonistes prennent en charge des pathologies neurologiques et de développement qui peuvent survenir à n’importe quel stade de la vie. Parmi ces pathologies figurent des affections neurodégénératives comme les encéphalites, la maladie de Parkinson, ou la maladie d’Alzheimer. Ils traitent également des troubles ORL liés aux cordes vocales ainsi que des retards de la parole, des troubles de l’articulation et de la déglutition. Il est important de noter que le problème de mal-avalement survient fréquemment chez les personnes ayant survécu à des AVC ou ayant subi des interventions chirurgicales, telles que la pose d’anneaux gastriques. Ici, la mission de l’orthophoniste est de restaurer une déglutition normale. D’autre part, les troubles de l’apprentissage, comme la dyslexie et la dysphagie, constituent d’autres domaines d’intervention pour l’orthophoniste.

Aujourd’hui, le nombre d’enfants nécessitant un soutien orthophonique est en augmentation. Pourquoi cela ? Quels sont les principaux problèmes motivant ces consultations ? Les enfants présentent en effet davantage de troubles de la communication, du langage et de l’apprentissage, ainsi que des comportements autistiques que par le passé. Ces problèmes prévalents sont en grande partie attribués à l’exposition accrue aux écrans. D’autres pathologies, majoritairement neurologiques, peuvent également survenir en raison d’AVC survenus durant la période prénatale ou à l’accouchement, ainsi que de mutations génétiques.

Ces pathologies sont-elles faciles à détecter pour l’entourage de l’enfant ? Est-ce que les parents, les pédiatres et le personnel éducatif de la petite enfance sont suffisamment informés ? Malheureusement, non ! La plupart de ces troubles et pathologies sont méconnus par ceux qui entourent l’enfant. Par conséquent, le dépistage est souvent tardif, généralement à partir de l’âge de trois ans. Concernant les troubles de l’apprentissage, ils ne sont souvent identifiés qu’à cinq ou six ans, souvent seulement par les enseignants grâce à des comparaisons avec d’autres enfants. Un retard de la parole, par exemple, passe souvent inaperçu, alors qu’un enfant présentant cette difficulté peut prononcer des phrases incohérentes ou inverser les syllabes d’un mot.

Quels sont les obstacles au dépistage précoce de ces troubles et pathologies ? Tout d’abord, il existe un manque d’information pour les familles et de formation pour les éducateurs et certains pédiatres. La majorité des familles dont les enfants souffrent de ces difficultés ne les connaissent pas. D’autres sont conscientes des problèmes mais tombent dans le déni, refusant d’admettre la différence de leur enfant. Ce refus rejoint en quelque sorte la réticence sociétale envers ce qui est atypique. Cependant, ce déni nuit à l’enfant, à sa prise en charge multidisciplinaire et à son intégration scolaire et sociale. Le rôle de la famille, des pédiatres, du personnel éducatif de la petite enfance et de l’entourage scolaire est donc crucial dans le dépistage et, de ce fait, dans la rééducation précoce.

Le temps joue-t-il un rôle dans la rééducation et la prise en charge ? Oui, énormément ! La rapidité du dépistage facilite la rééducation. Un trouble identifié à deux ans nécessite environ un an et demi de rééducation. Il est donc impératif d’informer et de former familles, pédiatres et éducateurs sur les troubles du développement, de la communication et de l’apprentissage, en les sensibilisant aux solutions pouvant aider l’enfant.

Collaborer avec d’autres spécialistes pour une prise en charge multidisciplinaire est-elle une pratique courante ? Nous travaillons toujours sous la supervision de médecins spécialistes. Nous recevons des patients recommandés par des neurologues, des psychiatres, des pédiatres, des médecins ORL, etc. Certains patients sollicitent notre aide sans consultation préalable d’un spécialiste. Dans ce cas, nous identifions leurs problèmes et les orientons vers les spécialistes appropriés. La collaboration avec d’autres disciplines rééducatives est possible, mais sur une base individuelle.

Qu’en est-il de la coopération avec les établissements préscolaires et scolaires ? En Tunisie, cette collaboration est souvent insuffisante, car bon nombre de ces établissements n’acceptent pas les enfants présentant des difficultés, ce qui pose un sérieux problème. Personnellement, je collabore avec certaines écoles et jardins d’enfants dont les responsables sont devenus conscients et engagés. Ensemble, nous partageons la même vision : venir en aide aux enfants ayant des troubles de développement, de communication ou d’apprentissage.

Certaines personnes doutent de l’efficacité de l’orthophonie suite à de mauvaises expériences. Quel est votre avis ? Le problème ne réside pas dans l’orthophonie elle-même, mais dans la mentalité matérialiste de certains praticiens. Cette profession doit être rentable, mais elle doit avant tout viser à perfectionner les soins au bénéfice des patients. L’aspect humain doit primer. Les orthophonistes doivent également tenir compte des ressources souvent limitées des familles. Par ailleurs, la compétence est essentielle. Un bon orthophoniste doit combiner une approche théorique et pratique tout en plaçant l’humain avant le profit.

Pour ma part, je suis à la fois orthophoniste et psychologue. La psychologie ainsi que la neurologie sont des domaines précieux pour notre travail. Un orthophoniste compétent doit développer sa pratique sur ces deux plans tout en priorisant l’humain au détriment de l’aspect financier.