Ce que l’IA ne prend pas aux créateurs et ce qu’elle apporte
En janvier 2026, le réalisateur tunisien Zoubeir Jlassi remportait un million de dollars lors des « AI Film Awards » à Dubaï avec son film « Lili », entièrement conçu avec l’intelligence artificielle, qui avait été sélectionné parmi 3.500 candidatures venues de 116 pays. En février 2026, l’Unesco a chiffré que les créateurs de musique pourraient perdre jusqu’à 24 % de leurs revenus mondiaux d’ici 2028, soit 8,5 milliards d’euros de pertes cumulées par an.
**Par Mahmoud EL GHOUL, journaliste et entrepreneur spécialisé dans la transformation digitale et les nouveaux usages de l’intelligence artificielle.**
En janvier 2026, le réalisateur tunisien Zoubeir Jlassi a remporté un million de dollars lors des « AI Film Awards » à Dubaï. Son film « Lili », entièrement conçu avec l’intelligence artificielle, avait été sélectionné parmi 3 500 candidatures venues de 116 pays. Un Tunisien au sommet d’une compétition mondiale de création augmentée par les machines. Cette image évoque un aspect essentiel du moment que traverse la culture.
Cependant, pendant que Jlassi remportait ce prix, 50 000 autres titres générés par des algorithmes étaient publiés le même jour sur les plateformes musicales mondiales. Sans auteur. Sans droits. Sans que personne ne se soit investi pour les composer.
C’est là la contradiction fondamentale de cette époque : l’intelligence artificielle représente à la fois l’outil le plus puissant que la création culturelle ait jamais possédé et la force qui érode le modèle économique avec une efficacité silencieuse.
L’Unesco a chiffré cette érosion en février 2026 : les créateurs de musique pourraient perdre jusqu’à 24 % de leurs revenus mondiaux d’ici 2028. Les créateurs audiovisuels, quant à eux, pourraient voir une diminution de 21 %. Cela représente une perte cumulative de 8,5 milliards d’euros par an.
Il ne s’agit pas d’une projection alarmiste. C’est une tendance déjà mesurable sur les plateformes de streaming qui analysent en temps réel l’effondrement des tarifs à l’écoute.
Cette mutation affecte également la relation entre le créateur et son public. Il y a dix ans, un musicien, un auteur, un cinéaste bâtissait son audience grâce à la presse, aux festivals, ou par le bouche-à-oreille.
Aujourd’hui, c’est un algorithme qui décide si une œuvre existe aux yeux d’un auditeur. Spotify recommande des titres sans que l’on ait rien demandé.
YouTube sélectionne avant même que l’on ne cherche. Netflix suggère des films avant que l’on n’exprime un souhait.
On ne cherche plus. On reçoit. Du clic au dialogue, la relation a basculé. Dans cette interaction entre l’internet et la machine, ce que les systèmes connaissent d’un créateur détermine directement ce qu’ils en disent au monde.
En 2023, à Hollywood, des milliers de scénaristes et d’acteurs ont arrêté le travail pendant 148 jours afin d’obtenir des garanties contre l’utilisation de leur image et de leurs textes pour entraîner des intelligences artificielles. Ils avaient compris avant beaucoup d’autres que la question cruciale n’était pas de savoir si l’IA les remplacerait.
Il s’agissait de savoir qui allait bénéficier de la valeur qu’elle créerait à partir de leur travail.
Pour les créateurs des pays du Sud, cette question prend une dimension supplémentaire.
Les grands modèles d’IA ont été entraînés sur des corpus massivement anglophones.
La musique du Sahel, la littérature en arabe tunisien, le cinéma produit en dehors des capitales méditerranéennes y figurent à peine. Un créateur absent des données demeure invisible dans les recommandations.
Ce n’est pas parce que son œuvre est moins bonne. C’est parce que la machine ne la connaît pas.
C’est ici que réside le véritable enjeu stratégique pour la création culturelle tunisienne. Zoubeir Jlassi a prouvé qu’il est possible de gagner en collaborant avec les machines.
D’autres, moins visibles, risquent de disparaître s’ils choisissent de les ignorer. L’intelligence artificielle ne remplace pas le talent.
Elle amplifie celui qu’elle connaît et marginalise celui qu’elle n’a jamais appris à reconnaître.
La création culturelle tunisienne a connu des siècles de mutations. Celle-ci n’est pas une exception, à condition de comprendre ses règles avant qu’elles ne soient déjà écrites sans nous.
**M.E.G**
**Sources : La Presse de Tunisie, AI Film Awards : un million de dollars à Zoubeir Jlassi, janvier 2026. Unesco, rapport sur l’avenir des politiques culturelles, février 2026. ONU Info, IA et revenus des créateurs, février 2026. Deezer, données plateformes musicales 2025 2026. Writers Guild of America, grève Hollywood 2023. Stanford HAI, AI Index Report 2025.**

