Tunisie

Cap Bon : canicule insupportable, habitants sans électricité, eau et sommeil

Alors que la Tunisie fait face à l’une des vagues de chaleur les plus sévères de ces dernières années, plusieurs localités du Cap Bon vivent une situation devenue insupportable. À Tazarka, Haouaria, Dar Allouch et dans d’autres zones du gouvernorat de Nabeul, les résidents signalent des coupures répétées d’électricité et d’eau, parfois durant plusieurs heures consécutives, plongeant des quartiers entiers dans une quasi-obscurité.

Sur le papier, les communiqués évoquent des coupures programmées visant à maintenir l’équilibre du réseau électrique national. Cependant, selon les habitants, la réalité est tout autre : des interruptions longues et fréquentes surviennent souvent lorsque les températures dépassent les 45 °C, atteignant parfois des niveaux extrêmes.

À Tazarka, une ville côtière du Cap Bon, de nombreux habitants décrivent une situation qui perdure depuis près d’une semaine. La ville semble fonctionner à deux vitesses : une petite partie du territoire, représentant à peine une fraction de la superficie urbaine, bénéficie d’un approvisionnement relativement normal, tandis que la majorité des quartiers subissent des coupures quotidiennes.

D’après plusieurs témoignages recueillis, certaines journées sont marquées par trois coupures successives pouvant durer près de cinq heures chacune.

Mais le problème ne se limite pas à l’électricité. L’interruption de l’eau potable aggrave une situation déjà difficile. Des habitants affirment rester parfois sans eau pendant deux jours ou plus. Lorsque l’approvisionnement revient, il ne dure que quelques heures, souvent tôt le matin, avant une nouvelle coupure.

Pour de nombreux habitants, la panne électrique n’est plus un simple désagrément : elle perturbe totalement leur quotidien. « Nous pouvons passer plus de six heures, voire dix heures, sans électricité et sans eau. Les téléphones finissent par s’éteindre, les appareils ne fonctionnent plus et nous sommes complètement coupés du monde », témoigne Fatma.

Elle raconte une journée particulièrement éprouvante : « Hier mardi 21 juillet 2026, nous avons été privés d’électricité de midi jusqu’à 3 heures du matin. Vers 17 heures, mon téléphone s’est éteint faute de batterie. Je me suis couchée vers 4 heures du matin et, à mon réveil, j’ai découvert les incendies qui avaient touché plusieurs régions du pays. Des dizaines d’appels et de messages professionnels. Une journée entière m’a échappé à cause de cette coupure. »

Son interrogation résume le sentiment de nombreux habitants : « Quelle vie sommes-nous en train de vivre ? Que devient notre quotidien ? Aujourd’hui, nous suffoquons, au sens propre du terme. »

Les conséquences matérielles sont également lourdes. Une habitante raconte avoir dû jeter tout le contenu de son réfrigérateur après trois jours d’absence : « J’ai jeté le lait, le fromage, le beurre, les légumes, les fruits, les plats préparés, les œufs, les médicaments et même les produits congelés. Je n’avais pas le choix. Je ne pouvais pas prendre le risque de les consommer après une longue coupure. »

Mais au-delà des pertes alimentaires, l’inquiétude concerne aussi les besoins essentiels. « Même un sirop contre la fièvre pour mes enfants, je ne l’avais plus. Je ne pouvais pas l’acheter, car les pharmacies étaient elles aussi confrontées au même problème avec les coupures », ajoute-t-elle.

Pour Maha, mère de trois enfants, ces journées resteront gravées comme une période d’angoisse. « Avec ces températures, il est impossible de dormir sans climatisation. On cherche un endroit où respirer, mais il n’y en a pas. Toute la famille suffoque. »

La canicule transforme ainsi chaque coupure en véritable épreuve physique, notamment pour les enfants, les personnes âgées et celles souffrant de maladies respiratoires.

Pour Ali, un habitant de Tazarka, la crise dépasse désormais le cadre domestique. « Je ne vais pas raconter de longues histoires. Aujourd’hui, mercredi, aucune boulangerie ne travaille. Il n’y a pas de pain dans toute la ville. Est-ce normal qu’en 2026, les conditions minimales d’une vie digne ne soient pas garanties ? »

Selon lui, plusieurs commerces ont été contraints de fermer : « Les grandes surfaces sont fermées parce que les systèmes sont à l’arrêt. Pas d’eau, pas d’électricité, pas de pain, pas de farine… Mais qu’est-ce qui se passe ? »

La crise survient également à un moment particulièrement inopportun pour une région qui dépend largement de la saison estivale. À Haouaria, des vacanciers témoignent d’une expérience qu’ils qualifient de « cauchemardesque ».

Insaf, venue passer quatre jours de vacances dans la région, raconte : « J’ai dépensé beaucoup d’argent pour vivre une expérience terrible. Avec des températures qui dépassent les 46 °C, sans électricité, sans climatisation, sans eau… On ne peut même pas sortir tellement il fait chaud. Plusieurs restaurants étaient fermés et les cafés étaient pleins. »

Un sentiment similaire pour Adem, un Tunisien résident à l’étranger venu passer dix jours à Dar Allouch : « J’ai dépensé des milliers de dinars pour rien. C’est l’expérience la plus terrible de ma vie. C’est probablement la dernière fois que je choisis la Tunisie pour mes vacances. »

Ces témoignages illustrent l’impact direct de la crise sur l’image touristique du Cap Bon, une région qui accueille chaque été des milliers de visiteurs tunisiens et étrangers.

L’une des principales critiques exprimées par les habitants concerne la communication autour des coupures.

Chaque jour, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) publie des alertes annonçant les zones concernées par les interruptions et les horaires prévus. Cependant, plusieurs citoyens dénoncent un écart significatif entre ces annonces et leur réalité.

À titre d’exemple, des habitants affirment que Tazarka ne figurait même pas dans certaines listes officielles de zones concernées entre hier mardi et aujourd’hui mercredi, alors que la ville connaissait plusieurs heures de coupure. Cette situation alimente un sentiment d’incompréhension et d’abandon.

Au-delà des coupures elles-mêmes, plusieurs observateurs estiment que cette crise met en lumière des fragilités structurelles : hausse continue de la demande électrique, effets du changement climatique, retard dans les investissements et nécessité d’accélérer la transition énergétique.

Selon plusieurs analyses, la consommation électrique tunisienne augmente chaque année, notamment en raison de la généralisation de la climatisation et de la hausse des températures.

La crise actuelle soulève donc une question centrale : la Tunisie dispose-t-elle aujourd’hui des infrastructures capables de répondre aux nouveaux besoins énergétiques ?

Pour certains responsables et experts, l’absence d’une planification suffisamment anticipatrice explique en partie la situation actuelle. Les appels se multiplient pour accélérer les investissements dans les énergies renouvelables, notamment le solaire, afin de réduire la pression sur le système électrique national.

Au-delà du confort des citoyens, les conséquences économiques sont considérables. Chaque heure sans électricité représente une perte pour les commerçants, les artisans, les agriculteurs, les entreprises et les établissements touristiques.

Dans une région comme le Cap Bon, où l’activité estivale constitue une source majeure de revenus, les interruptions prolongées peuvent avoir des répercussions directes sur l’économie locale.

Face à cette situation, les citoyens réclament avant tout une communication plus claire et plus transparente de la part des autorités et des entreprises publiques concernées.

Ils demandent que la STEG et la SONEDE expliquent précisément : les raisons des coupures, les zones réellement concernées, les délais prévus de rétablissement, les mesures d’urgence mises en place et les projets destinés à éviter la répétition d’une telle crise.

Car derrière les chiffres, les communiqués et les programmes de délestage, se cache une réalité humaine : des familles qui passent des nuits blanches sous une chaleur extrême, des commerçants qui perdent leur marchandise, des touristes qui repartent déçus et des citoyens qui demandent simplement à pouvoir vivre dans des conditions normales.

Au Cap Bon comme dans plusieurs régions de Tunisie, la canicule n’est plus seulement une épreuve climatique. Elle est devenue le révélateur d’une crise plus profonde, celle des services essentiels qui peinent à répondre aux besoins d’une population confrontée à des températures exceptionnelles.