
Textile : les industriels marocains craignent l’arrivée d’invendus européens à bas prix
L’interdiction européenne de détruire les vêtements et chaussures invendus pourrait avoir des répercussions qui dépassent les frontières de l’Union européenne. En contraignant les grandes entreprises à privilégier la circulation de leurs produits, cette nouvelle réglementation pourrait encourager l’exportation de vêtements neufs à prix réduit vers des marchés tels que le Maroc. Cette perspective suscite des inquiétudes parmi les professionnels du secteur textile national.
Depuis le 19 juillet 2026, la destruction par les grandes entreprises opérant dans l’Union européenne de leurs vêtements, chaussures et accessoires d’habillement invendus est prohibée, sauf dans les cas dérogatoires prévus par la réglementation. Une partie de ces stocks pourrait ainsi être écoulée à prix réduit sur des marchés extérieurs, dont le Maroc. Cet afflux potentiel de vêtements neufs de grandes marques pourrait fragiliser les producteurs locaux et freiner le développement du Made in Morocco, selon les experts du secteur. Par ailleurs, les nouvelles restrictions européennes sur l’exportation de déchets vers les pays non membres de l’OCDE entreront en vigueur le 21 mai 2027, mais elles ne s’appliqueront pas nécessairement aux vêtements neufs encore commercialisés comme marchandises.
Depuis le 19 juillet 2026, le règlement européen 2024/1781 sur l’écoconception des produits durables interdit aux grandes entreprises opérant dans l’Union européenne de détruire certains vêtements, accessoires d’habillement et chaussures invendus, sauf dans les cas dérogatoires prévus par la réglementation. Cette interdiction sera étendue aux entreprises de taille moyenne à partir du 19 juillet 2030, tandis que les petites et microentreprises resteront exemptées.
Les entreprises concernées doivent privilégier le maintien des produits en circulation, notamment par leur remise en vente, leur don ou leur réemploi. Lorsque la destruction est autorisée par dérogation, les produits doivent être traités conformément à la hiérarchie des déchets, en favorisant le recyclage. Cette réglementation vise à réduire le gaspillage, à prolonger la durée de vie des produits et à limiter la destruction de marchandises encore utilisables. Cependant, elle pourrait également entraîner des changements dans les stratégies commerciales des grandes marques européennes.
Une partie des vêtements qui étaient auparavant détruits pourrait désormais être vendue à prix réduit sur des marchés extérieurs. Le Maroc, en raison de sa proximité avec l’Europe et de ses circuits d’importation déjà établis, pourrait être l’une des destinations concernées.
Contacté par Médias24, Redouane Lachgar, consultant en stratégie industrielle, indique que le secteur textile marocain s’efforce depuis plusieurs années d’améliorer sa compétitivité, de développer ses propres marques et de mieux positionner les produits fabriqués localement. Selon lui, l’éventuelle arrivée de volumes importants de vêtements européens neufs vendus à prix réduit pourrait néanmoins freiner cette transformation.
« Cette nouvelle réglementation européenne pourrait représenter un risque sérieux pour l’industrie textile marocaine. Le secteur peine déjà à accélérer ses exportations, à se restructurer et à renforcer la place du Made in Morocco, tant sur le marché national qu’international. Il risque désormais de subir une pression supplémentaire provenant des invendus européens », explique-t-il. Cette évolution ne concernerait pas seulement les vêtements d’occasion, mais pourrait également favoriser l’arrivée de vêtements neufs, jamais portés, issus de collections précédentes, de fins de série ou de stocks excédentaires.
Pour les importateurs, cette opération pourrait être rentable. Ils pourraient acquérir des lots d’invendus à bas prix en Europe et les revendre sur le marché marocain tout en conservant une marge importante. « Nous ne parlons plus seulement de friperie ou de vêtements ayant déjà été portés. Il peut s’agir de vêtements neufs, jamais utilisés, produits par de grandes marques et parfois positionnés sur des segments haut de gamme. Ces articles pourraient arriver sur le marché marocain à des prix fortement réduits. Des opérateurs pourraient y voir une possibilité d’arbitrage commercial en important des fins de série ou des invendus de marques connues, puis en les commercialisant au Maroc à la moitié, voire à une fraction, de leur prix initial », souligne Redouane Lachgar.
Pour les producteurs locaux, la concurrence serait donc beaucoup plus difficile. « Le danger est que ces produits disposent déjà d’une marque, d’une image et d’une qualité perçue auxquelles les producteurs marocains ont du mal à faire face à prix comparable. Une arrivée massive de vêtements neufs à bas prix pourrait désorganiser le marché national, détourner la demande des produits fabriqués localement et fragiliser les entreprises marocaines, l’emploi industriel et l’ensemble des chaînes de sous-traitance. Elle pourrait également accroître les importations au moment même où le Maroc cherche à développer ses propres marques pour qu’elles s’imposent sur le marché local et se développent à l’export sous le label Made in Morocco », ajoute-t-il.
Un second texte européen pourrait encadrer une partie de ces exportations. Le règlement 2024/1157 relatif aux transferts de déchets prévoit de renforcer, à partir du 21 mai 2027, le contrôle des exportations de déchets vers les pays non membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Le Maroc a d’ailleurs demandé à figurer parmi les pays non membres de l’OCDE autorisés à continuer d’importer certains déchets non dangereux en provenance de l’Union européenne. Cette demande ne vaut pas encore autorisation. La Commission européenne doit établir, au plus tard le 21 novembre 2026, une première liste précisant les pays retenus et les catégories de déchets qu’ils pourront recevoir. À partir du 21 mai 2027, les exportations des déchets concernés seront interdites lorsqu’elles seront destinées à un pays ou porteront sur une catégorie de déchets ne figurant pas sur cette liste.
Cependant, l’effet de ce règlement pourrait rester limité. Tout dépendra de la qualification juridique du produit. Un vêtement neuf encore commercialisable ne sera pas nécessairement considéré comme un déchet, même s’il n’a pas trouvé d’acheteur sur son marché initial. « Un autre règlement européen, relatif aux transferts de déchets, prévoit de nouvelles règles qui s’appliqueront aux exportations vers les pays non membres de l’OCDE à partir du 21 mai 2027. Il pourrait théoriquement limiter certaines exportations de déchets textiles. Mais sa portée dépendra fortement de la manière dont les produits seront classés. Un vêtement neuf invendu, encore commercialisé comme une marchandise, ne sera pas nécessairement considéré comme un déchet. Pour les vêtements usagés destinés au réemploi, leur statut dépendra notamment de leur tri et de la vérification de leur aptitude effective à être réutilisés. Une partie des flux pourrait donc rester en dehors de cette réglementation », explique Redouane Lachgar.
« Il faut également rester attentif aux dérogations et aux modalités concrètes d’application de ces textes. L’expérience montre que le lobbying des grands groupes peut conduire à assouplir les obligations initialement annoncées. Une réglementation présentée comme environnementale pourrait ainsi, dans les faits, offrir aux grandes entreprises européennes de nouvelles possibilités d’écoulement de leurs stocks sur les marchés extérieurs, plutôt que de les obliger à réduire durablement leur surproduction », poursuit-il.
Pour le Maroc, la question sera donc de savoir comment identifier les produits importés et comment distinguer les différentes catégories de flux. Les vêtements d’occasion, les invendus neufs, les fins de série, les produits défectueux et les déchets textiles ne présentent pas les mêmes caractéristiques et ne devraient pas être soumis aux mêmes règles. « Face à ce risque, le Maroc ne peut pas rester sans dispositif de protection et de surveillance. Il lui faut un arsenal juridique permettant de distinguer clairement les vêtements d’occasion, les invendus neufs, les fins de série et les déchets textiles. Il faut également renforcer la traçabilité des produits, le contrôle de leur origine, de leur valeur déclarée et des volumes importés. Lorsque les conditions juridiques sont réunies, le Maroc doit pouvoir mobiliser les instruments de défense commerciale disponibles », souligne notre source.
« L’objectif n’est pas de fermer le marché, mais d’éviter que le Maroc ne devienne un marché de dégagement pour la surproduction européenne. Sans anticipation, cette réglementation pourrait protéger le modèle économique des grandes marques européennes tout en transférant une partie de ses effets négatifs vers des pays comme le Maroc. Pour notre industrie textile, pour l’emploi et pour le Made in Morocco, le risque mérite d’être pris très au sérieux », conclut Redouane Lachgar.
