Maroc

Souveraineté IA : le Maroc est-il prêt à dépendre des modèles américains ?

En juin 2026, Washington a ordonné à Anthropic de suspendre à l’échelle mondiale l’accès à ses modèles Claude Fable 5 et Mythos 5 pour des raisons de cybersécurité. La stratégie Maroc Digital 2030 fait de la souveraineté des données un axe prioritaire, avec notamment le développement d’un Cloud de l’État piloté par la DGSI.


La dépendance du Maroc aux modèles d’intelligence artificielle américains constitue un risque stratégique croissant. Alors que les API de Claude, ChatGPT ou Gemini dominent le monde professionnel, il est crucial de se pencher sur la question du cloud souverain, des data centers locaux et d’une stratégie nationale pour l’intelligence artificielle. Un entretien à ce sujet.

Le 15 juillet 2026 à 13h58, des modifications ont été apportées à cet article.

L’essentiel :
– En juin 2026, Washington a demandé à Anthropic de suspendre l’accès à ses modèles Claude Fable 5 et Mythos 5 pour des raisons de cybersécurité.
– L’accès n’a été rétabli que le 1er juillet, avec des conditions renforcées, indiquant qu’aucun client, même professionnel, n’est à l’abri d’une coupure unilatérale.
– Contrairement à l’Europe, qui s’appuie sur l’AI Act, le Maroc n’a pas de cadre réglementaire similaire pour faire face à de telles décisions.
– Selon Jamila Boussaâ, docteure en intelligence artificielle, la dépendance du Maroc est « plus monolithique » : elle varie en fonction de la maturité numérique des acteurs.

Le 12 juin 2026, le Bureau of Industry and Security (BIS) du département du Commerce américain a ordonné à Anthropic de bloquer l’accès aux modèles Fable 5 et Mythos 5 pour les ressortissants étrangers, citant un risque de cybersécurité après qu’une faille ait été identifiée par des chercheurs d’Amazon. Ne pouvant pas filtrer ses utilisateurs par nationalité en temps réel, l’entreprise a suspendu l’accès à l’échelle mondiale, y compris pour ses propres employés étrangers. La réouverture de l’accès n’est intervenue que le 1er juillet, accompagnée de conditions de sécurité renforcées, tandis que Mythos 5 reste exclusivement réservé à certaines organisations américaines.

Quelles leçons le Maroc doit-il tirer de cet incident ? Le pays est-il vraiment dépendant des technologies d’intelligence artificielle américaines ? Dispose-t-il des ressources nécessaires pour établir une véritable souveraineté numérique ? Pour aborder ces questions et les perspectives qu’elles soulèvent, Jamila Boussaâ propose son analyse dans un entretien accordé à Médias24.

Trois niveaux de dépendance, trois niveaux de risque :
« La dépendance du Maroc à l’intelligence artificielle américaine se structure désormais en trois niveaux distincts », explique Jamila Boussaâ. Les particuliers et les petites entreprises continuent d’utiliser les API cloud américaines pour leur rapidité, tandis que les grandes entreprises optent pour des solutions comme Microsoft Copilot, qui offrent des cadres de conformité plus solides. En revanche, les organismes sensibles opèrent déjà de manière autonome grâce à de grands modèles de langage (LLM) installés localement.

Pour elle, cette constatation est claire : « La souveraineté IA au Maroc existe, mais elle est réservée aux plus grands et aux plus sensibles. »

Une dépendance qui relève davantage du choix que de la contrainte :
Jamila Boussaâ souligne que cette dépendance est le fruit d’un choix d’architecture plutôt que d’une fatalité technique. Elle affirme que « la souveraineté IA est techniquement réalisable au Maroc dès maintenant ». Toutefois, elle indique que le principal obstacle est économique. Les API cloud étrangères sont encore plus rapides à déployer et moins coûteuses à court terme, alors qu’un développement d’infrastructure souveraine requiert des investissements conséquents et une vision à long terme.

Des bases déjà en place :
Cependant, le Maroc a déjà engagé plusieurs initiatives clés. La stratégie Maroc Digital 2030 place la souveraineté des données au cœur de ses priorités, avec le développement d’un Cloud de l’État sous l’égide de la DGSI. En ce qui concerne les infrastructures de calcul, Jamila Boussaâ note que « la régionalisation des capacités n’est pas un objectif pour le Maroc, mais un chantier déjà entamé ». Elle mentionne le centre de données de l’UM6P équipé de processeurs graphiques (GPU), la future région cloud d’Oracle et le partenariat entre Orange et AWS.

Pour l’experte, l’enjeu consiste désormais à accélérer ces projets, à les coordonner efficacement et à les intégrer dans une stratégie nationale cohérente pour renforcer la souveraineté numérique du Royaume.